FR / EN

News

Vendredi 24 Octobre 2014
Erik Truffaz & Murcof :: Being Human Being !!

Being Human Being

Après une année de gestation l’album Being Human Being est enfin prêt à sortir

commander le maintenant!

 

1 concert exclusif à la Gaité Lyrique à Paris le 25 novembre aura lieu pour célébrer cette sortie.
(attention places limitée)
Détails & billetterie



Journal de bord

Mercredi 13 Novembre 2013
Le monde des fourmis 1/5

Membres de l'expédition :
Salvatore Dardano : Ingénieur du son, élégant et fidèle
Laurent Klunge : Manager et marchandeur de suppléments bagages
Marc Erbetta : Batterie et apéros
Erik Truffaz : Trompette et promenades distraites
Christophe Chambet : basse électrique et soliste des bronches
Benoît Corboz : Claviers pour les notes et pour les mots

 
Sud-est asiatique, mercredi 13 novembre 2013
 
5 heures 30 du matin
Détroit de Malacca.
 
Depuis le hublot de l'immense A380, les petites lucioles perdues dans la nuit se précisent peu à peu et je parviens maintenant à distinguer au loin le contour sinueux de la côte. Quelques nuages éparpillés tentent bien de semer le trouble çà et là, l'ombre des terres se voile alors parfois, jouant même à cache-cache par instants.
Dans un mouvement calme et maîtrisé, le monstre volant se penche de côté pour virer de bord, un nouveau paysage s'offre à mon regard. Les projecteurs s’allument de partout. Soudain le spectacle peut commencer !
Les lumières vives des cargos et des pétroliers géants se reflètent sur le noir profond de l'océan. Il y a foule car ils sont nombreux à venir du grand large.
Véritable commando de squales partis chasser bien avant l'aube, ils convergent tous à marche rapide vers une seule et même proie. Au centre de cette étoile de guirlandes scintillantes à la chorégraphie bien réglée, Singapour brille de mille feux comme pour mieux les attirer vers elle.
Le temps de contourner le port et le soleil se lève.
Le grand monstre vire une dernière fois à gauche puis, tranquillement, continue sa descente face à la piste. Pas une secousse, pas un hoquet, l'engin se joue des soubresauts fantaisistes du vent en toute sérénité.
Déjà douze heures de vol depuis Zurich, petite halte à terre pile sur l'équateur, puis rebelote, encore trois bonnes heures d'avion à rebrousser chemin vers le nord, le long des côtes de la mer d'Andaman pour rejoindre le golf de Martaban et enfin Rangoon, ancienne capitale de la Birmanie et première étape d'une tournée asiatique de trois semaines.

 
11 heures.
 
Rangoon - Birmanie, ou Yangon - Myanmar, selon que l'on utilise la terminologie des anciens colons Anglais ou celle plus récente de la junte militaire sur le départ.
Il fait chaud, très chaud, dès les premiers pas sur le tarmac du Mingaladon International Airport. J'ai encore sur moi la veste de polaire noire que j'avais à mon départ hier matin. Il est clair que je n'en aurai plus besoin ici.
Le fronton de l'ancien terminal décoré de multiples dessins aux couleurs vives ressemble à un carrousel ou une espèce de théâtre de marionnettes chinois. Il confère à cet accueil birman un caractère surprenant, à la fois désuet et enfantin, qui contraste avec ce que je pressentais.
Avant le passage de douane, Laurent nous met tous au parfum : "Nous entrons en Birmanie avec de simples visas de touristes, restons donc discrets si l'on veut éviter les problèmes, pas besoin de clamer haut et fort que l'on vient ici pour un concert".
Petite appréhension au moment de se présenter devant la douanière, il en a de bonnes Laurent, mais avec mon instrument bien visible accroché au dos, j'ai tout sauf l'air d'un touriste !
La jeune fonctionnaire très concentrée inspecte une première fois méticuleusement mon passeport, me dévisage lentement et me demande de me placer devant un œil électronique. Elle replonge ensuite son regard dans mes papiers un certain temps.
Je remarque sur le côté une sorte de petite borne totem bleue argentée, le Samsung Virus Doktor, un appareil dont les ondes bienfaitrices prétendent opposer unrempart de taille aux micro-organismes qui auraient la mauvaise idée de vouloir franchir la frontière !
Si mon entrée en Birmanie n'est pas encore acquise, je suis d'emblée rassuré d'apprendre que le virus H1N1 ne passera pas ce guichet de douane.
Un bruit sec me rappelle à l'ordre, la douanière tamponne mon visa d'un geste vif, lève la tête et me lance alors en guise de bienvenue un regard presque tendre, chaleureux, accompagné d'un large sourire qui achève définitivement mon lot d'idées préconçues.
Dehors il fait toujours aussi chaud. Sarah, de l'Institut Français local où nous allons jouer demain soir, est là pour nous accueillir. Plusieurs gendarmes, dignes émules du Longtarin de Gaston Lagaffe, jouent du sifflet avec vigueur, certains d'améliorer ainsi l'ordonnancement de la pose et dépose des taxis. Le bruit strident est aussi insupportable qu'inefficace, tellement fort que je me vois contraint de protéger mes oreilles avec des bouchons.
La route qui mène en ville est plutôt bucolique pour une route d'aéroport : de jolis ronds-points verdoyants, des parcs à la végétation étonnante, plusieurs petits lacs, des maisons populaires simples, voire très précaires mais pas de bidonville à l'horizon. Parfois de grandes barrières surmontées de barbelés bordent la route et délimitent les immeubles d'État ou les propriétés les plus cossues.
Plus on va de l'avant plus les rues sont pleines de monde. Tous portent en guise de pantalons un voile de tissu enroulé autour des hanches. Les femmes et les enfants ont souvent les joues recouvertes d'une matière de couleur beige, sorte de pâte confectionnée avec une plante aux mérites protecteurs et décoratifs. Lorsque l'on croise le regard des passants, leur sourire sincère est immédiat.
Le pays est en plein boom économique depuis que la junte militaire a lâché du lest il y a quelques années. "Myanmar, Welcome to the golden Land" affiche un grand panneau à l'entrée de la ville. Malheureusement, et comme partout ailleurs, ce ne sont pas les plus nécessiteux qui profitent vraiment de ce développement. Les favorisés de l'ancien régime le sont bien confortablement restés et peuvent se jeter maintenant à pleines dents sur quantité de biens enfin disponibles. Les ventes de voitures ont littéralement explosé et le réseau routier, qui n'a pas du tout suivi,garantit des embouteillages quotidiens. Miracle probablement éphémère, les Mac Donald’s n'ont pas encore fait leur apparition dans ce pays...
Le desk du lobby de l'hôtel nous accueille dans un crépitement de télex dont nous avions oublié l'existence. Cette fois encore les sourires sont généreux et bienveillants. Il ne s'agit pas là que de politesse ou de bonne éducation, mais de quelque chose d'inhabituellement vrai et touchant.
Sarah nous distribue nos Per-Diem en dollars US mais nous prévient que nos billets perdront toute valeur sur sol Birman si par mégarde nous venions à les froisser. Je préfère donc les changer tout de suite en Kiats locaux au lobby de l'hôtel.
Il semble que nos téléphones portables ne détectent aucun réseau nulle part. Nous vivrons donc ces deux premiers jours de tournée en autarcie, ce qui n'est pas plus mal.
La petite terrasse de ma chambre donne sur un magnifique parc avec de grandes prairies de verdure bordées d'allées ombragées.
L'idée d'aller m'y promener me traverse l'esprit mais je l'abandonne vite. Un garde militaire peu engageant est posté mitraillette en bandoulière devant l'entrée.
Plus loin derrière le parc, la majestueuse pagode Sule rayonne de tout son or sur le quartier entier. Un peu comme si un petit soleil local, mieux placé et plus au fait des spécificités géographiques, spirituelles ou humaines des lieux, prenait le relais de son grand frère céleste pour mieux en diffuser les bienfaits.
La végétation est vraiment omniprésente, et l'on voit que la brousse reprend ses droits très vite lorsque quelques vieilles propriétés sont laissées à l'abandon.
La superficie de cette ville de plus de quatre millions d'habitants doit être énorme car il n’y a que des maisons de petite taille dispersées entre ces vastes étendues de verdure.
Dans l'après-midi, notre chauffeur nous dépose devant un restaurant de son choix, et nous lui faisons confiance. Il y a de petites tables basses disposées à même le trottoir. Difficile de choisir le menu car les serveurs ne parlent pas l'anglais et la carte est en birman, une écriture aussi jolie que particulière où la plupart des lettres ressemblent à des pagodes tournées dans tous les sens.
De grandes marmites atrocement puantes soutenues par deux porteurs défilent plusieurs fois à portée de narines. Des choses étranges à l'allure de Pokemons bouillis flottent à la surface du liquide nauséabond. De quoi contenir sérieusement notre curiosité pour la gastronomie locale. Christophe, à la rigueur, pourrait êtreintéressé. Lui qui éternue à tour de bras depuis hier ne sait comment se débarrasser d'un escadron de microbes profondément réfugiés dans sa gorge et ses bronches, même le Samsung Virus Doktor n'a rien pu y faire. L'odeur pestilentielle aurait certainement le potentiel de faire fuir ses intrus ! Après quelques hésitations, nous jetons notre dévolu sur deux sortes de ravioli vapeur dont, par sagesse, nous nous persuadons qu'ils sont farcis de canard et de porc et de rien d'autre de trop mystérieux.
Notre chauffeur nous propose un tour en ville, mais les embouteillages sont tels que nous y renonçons vite. Les bus et les taxis collectifs, sorte de petites camionnettes à pickup bâché, sont tous remplis à ras bord. Il y a même souvent une plateforme en bois ajoutée à l'arrière pour accueillir plus de monde. En guise de feu clignotant, des enfants tendant la main de côté par les ouvertures béantes des portes avants.
Les petites rues perpendiculaires aux grandes artères principales sont encombrées d’échoppes et de restaurants sur les trottoirs. Des fils électriques pendent de partout et, aux étages, les façades des maisons sont colorées par du linge mis à sécher.
Nous quittons notre véhicule à l'orée d'un grand parc où un réseau de passerelles de bois surplombe un petit lac. L'entrée est payante, trois cents Kiats pour les indigènes, mais deux mille pour les étrangers !
Les jardiniers s'affairent aux pieds de magnifiques arbres inconnus où pullulent un nombre impressionnant de corneilles locales. Nous cheminons tranquillement de pont en pont entre les grands arbres, les fleurs, l'eau et les nénuphars. Entrelacés tendrement sur les bancs ou couchés dans l'herbe, plusieurs couples d'amoureux rêvent ensemble, insensibles aux braillements omniprésents des milliers de corneilles en pleines vocalises qui les entourent.
Le soir nous sommes invités chez Hervé, un français installé en Birmanie depuis bientôt vingt ans. Il a fait sa place ici à une époque où peu d'étrangers venaient tenter leur chance. Il nous accueille dans sa belle maison au bord d'un grand lac.
De sa terrasse la vue est imprenable. La nuit s'installe et, au loin, les reflets des lumières de la ville se répandent peu à peu sur la surface de l'eau. Derniers témoins du soleil couchant, les deux grandes pagodes de Yangon irradient le ciel d'un or aux reflets rouge crépusculaire.
Hervé a également invité toute une équipe de musiciens birmans. Il espère bien voir quelques-uns d'entre nous improviser ensemble, plus tard dans la soirée. Sa terrasse est équipée d'une sono, de quelques amplis et de toutes sortes d'instruments locaux.
Devant nous, une harpe birmane, un set de grelots en bambou au son étonnant, plusieurs percussions à l'allure de djembés et de tambourins, et deux installations plus massives : un jeu d'une trentaine de petits gongs posés à plat autour d’un musicien assis, et le plus imposant de tous, le Pat Waing, un ensemble de vingt et un tambours accordés placés en cercle sur un socle en forme de clôture dorée.
Pour les occidentaux il y a également une guitare, une basse électrique et une batterie électronique pilotée avec des pads, mais pas de clavier pour moi. Je me contenterai donc de manger et discuter.
Hervé me raconte qu’un peu plus loin sur les rives du lac se trouve la résidence d' Aung Saan Suu Kyi. C'est là qu'elle est restée assignée durant de longues années.
Une voisine en quelque sorte, à qui il rend visite de temps à autre avec un de ses trois bateaux. Il m'avoue – en toute humilité bien-sûr – l’avoir présentée dans la plus grande clandestinité à Luc Besson lorsque que celui ci préparait un film en son honneur il y a quelques années ...
La soirée se passe comme Hervé l'avait espéré. Après le repas, Erik, Marc et Christophe se joignent au groupe de musiciens birmans et improvisent pendant plus d'une heure. De mon point de vue, et d'écoute, l'échange musical est plutôt intéressant.
Au centre de la terrasse trône Kutu, un type à la chevelure de chef sioux qui ne boit pas que de l'eau. Il dirige la manœuvre en gesticulant comme un diable. Il fait de grands signes à ses compatriotes qui, visiblement, ont pour consigne d'attendre son autorisation avant de se lancer dans un solo. C'est lui qui ponctue chaque intervention par un intermède de grelots ou de harpe, dont l'accordage ne semble avoir guère d'importance. De la même manière qu’il donne la parole aux autres, Kutu la reprend d’un geste ou d’un regard lorsqu’il décide qu’il faut passer à autre chose.
Les sonorités de ces instruments birmans sont très agréablement douces, même lors des passages en puissance.
Chaque montée d'intensité doublée d'un trait de virtuosité rapide s'accompagne invariablement d'une accélération de tempo qui confirme incontestablement la théorie de la relativité. En revanche, la gestion des groupes de mesures n'a ici arithmétiquement parlant plus rien d'une science exacte ...
Leur langue a aussi une sonorité très douce et caressante. J'apprends mon premier mot de birman, "Gesube", qui veut dire merci.
Plus tard notre chauffeur nous ramène à l'hôtel. Son petit bus roule toutes fenêtres ouvertes dans la nuit étoilée sous un concert de corneilles et de chiens fous.


 
Rangoon, Sud-est asiatique, jeudi 14 novembre 2013.
 
Il est treize heures locales, seulement sept heures trente pour nous qui n'avons pas encore digéré le décalage horaire.
Sortis de l'hôtel la tête dans les choux à la recherche d'un expresso digne de ce nom, nous risquons notre peau à traverser un gros carrefour encombré pour atteindre le pâté de maison voisin. Le soleil tape très fort et l’on cuit littéralement, bloqués sur le trottoir. Pas de passage-piétons ni de feu de signalisation bien sûr. Il faut être vraiment téméraire et savoir viser le bon moment, c'est à dire lorsque toutes les voies sont suffisamment bouchées, pour espérer arriver indemne de l'autre côté.
À quinze heures, mieux réveillés et toujours en un seul morceau, nous nous rendons dans les jardins de l'Institut Français où une jolie scène a été dressée en notre honneur. Plusieurs personnes s'affairent aux derniers préparatifs : Les jardiniers bichonnent fleurs et plantes vertes tandis que des centaines de chaises rouges sont installées bien en rang sur le gazon. Une équipe technique conséquente nous accueille pour l'installation des instruments. J'ai même droit à un aide personnel dédié exclusivement à mon matériel. Comme il ne parle pas anglais, il ne me sert malheureusement pas à grand-chose.
Outre le piano à queue presqu'accordé, un clavier électronique est mis à ma disposition en lieu et place du Fender Rhodes introuvable dans ce pays. L'appareil est déjà sur scène en plein soleil depuis un bon moment. Lorsque je le touche il est si brûlant que l'on pourrait y faire cuire un œuf au plat. Je dois demander de faire monter une tente particulière pour ombrager mon espace claviers.
Le matériel n'est pas exactement ce dont j'avais rêvé, mais tout fonctionne, c'est l'essentiel.
Il faut déplacer le piano à queue de quelques mètres. Difficile de le rouler car, sous la moquette vert pâle, le relief irrégulier du sol fait penser à un assemblage de planches d’épaisseur et de robustesse inégales. Laurent interroge le chef de plateau à ce sujet. Six personnes montent immédiatement sur scène, soulèvent le piano et le déposent à l’endroit voulu.
Nous nous installons, réglons le son puis répétons une petite heure avec quatre musiciens birmans qui nous rejoindront pour deux titres en fin de concert.
Ils sont placés à l'arrière de la scène. Le flûtiste est carrément caché derrière l'ampli basse de Christophe. Nous le faisons venir devant, à côté d'Erik. Il nous obéit mais a l'air très gêné. Son chef, qui est coincé derrière les lourdes barrières du fameux Pat Waing, n'est pas content du tout que la hiérarchie de l’orchestre soit ainsi transgressée !
La scène est une véritable étuve. Il fait si chaud que, pour m'éponger, je consomme déjà trois linges en moins de deux heures.
Le soir venu les jardins sont remplis de monde, expatriés et locaux en proportion égale. Il y a un bar ouvert pour l'occasion qui fonctionne à plein régime. Une équipe de télévision a installé ses caméras pour filmer l'évènement. Nous avons tous droit à une petite interview dans un anglais très particulier.
Durant le concert, l'ambiance est plutôt festive, le public est certes réactif mais également très bruyant. Ça parle beaucoup, parfois ça crie même, et au bar c’est un peu la kermesse.
Pour ma part j’utilise une grande partie de mon influx à déjouer les pièges que me tendent à la fois le clavier électronique inconnu qui ne réagit pas comme je l’aurais espéré, la sueur qui dégouline sur mon visage et vient me brûler les yeux, et une véritable armée de moustiques voraces aussi nombreux et enthousiastes que le public.
Quelques minutes après la fin du concert, alors que je retourne sur scène pour ranger mon matériel, je suis sauvagement harponné par deux américaines d'un certain âge, pour ne pas dire d'un âge certain, tout à la fois exubérantes et surexcitées. Je réalise vite que la raison de leur émoi n'a que peu de rapport avec le côté purement musical de ma performance. Je suis enseveli sous un flot de louanges principalement axées sur la qualité physique de mon jeu de scène.
Quelle énergie ! Quelle intensité ! Quelle vivacité ! Si je les comprends bien, à n'en pas douter, un homme capable de telles performances sur scène doit être apte à de bien belles choses dans la vie civile... Je sens que la conversation dérape dangereusement lorsque l'une d'elle me parle mariage. Par bonheur, je suis sauvé par mon alliance. À sa vue, la plus exubérante des deux femmes se pétrifie, pousse un cri d'effroi, et maudit publiquement cet être qui a osé la précéder pour lui voler mon cœur !
Salvatore, témoin de la scène, en rigole encore !
Huit cent cinquante personnes dans les jardins de l'institut Français, c'est un immense succès. Le record absolu du site détenu pour une exposition parrainée par Aung San Suu Kyi en personne est pulvérisé !
La diplomatie française est comblée. Comparé aux Anglais qui ont concentré leurs moyens sur les représentations diplomatiques de leurs anciennes colonies, dont la Birmanie, le personnel diplomatique Français se sent ici comme un parent pauvre. Le score sans précédent réalisé ce soir redore son blason et lui donne même l'occasion de plastronner un peu devant ses confrères anglophones.
 
En fin de soirée, nous sommes invités pour un repas à l'ambassade de France.
Une fois passé le portique de sécurité, un douanier français en uniforme réglementaire contrôle les entrées sur une liste nominale. Le pauvre, il doit être mort de chaud.
À l'intérieur c'est un autre monde. Une demeure de type colonial plantée dans un jardin luxueux hors de l'espace-temps. On se croirait revenu en plein dix-neuvième siècle. Ici, même les corneilles ne font pas de bruit.
Un hall et un grand escalier d’angle orné de tableaux et de vases aux couleurs rares et chères, un premier vaste salon qui doit bien mesurer deux cents mètres carrés pour l'accueil et l'apéritif, une salle allongée où le grand buffet est servi, une salle à manger pour ceux qui ont définitivement trop chaud dehors et veulent manger climatisé, et une grande terrasse au milieu des feuillages pour les fumeurs-mangeurs en mal de transpiration.
Nous sommes une bonne quinzaine, vingt avec les serveurs.
L'ambassadeur n'est pas là, et c'est un numéro deux vêtu d'un costard trois pièces tiré à quatre épingles qui nous reçoit. Il mangera sur la terrasse avec les fumeurs, par plus de trente degrés, le gilet fermé, la cravate et la barbe impeccable, sans une goute de sueur sur le front. La classe diplomatique.
Le buffet est pour l'essentiel italien, le piano à queue japonais, mais le vin est français...
 
Le retour à l'hôtel vers minuit nous offre nos dernières images nocturnes de Yangon.
Les corneilles et chiens fous saluent bruyamment notre passage.
Ils nous honoreront de leur présence tapageuse jusqu'au petit matin.


 
Rangoon, Sud-est asiatique, vendredi 15 novembre 2013.
 
Départ de l'hôtel à six heures. Au programme du jour : vol Rangoon - Yogyakarta avec transit par Kuala Lumpur.
C'est un des organisateurs qui a pris les billets. Laurent nous prévient, lui, il n'aurait jamais choisi ce type de compagnie : AirAsia, le low cost local.
Leur devise : "And now, everyone can fly. Indonesia - Australia : 25$" À ce prix là pas de miracle.
Impossible d'enregistrer les deux vols depuis Rangoon. La compagnie n'a pas d'ordinateur sur place pour la gestion des bagages et ne pratique pas ce genre de services. Il faudra donc récupérer nos affaires lors de l'escale à Kuala Lumpur, passer les contrôles puis les enregistrer à nouveau pour le second vol.
Laurent se déleste d'une bonne partie des kiats empochés lors de la vente des disques d'hier soir pour payer le montant des dix kilos de supplément bagages. Le timing de l'escale va être serré, d'autant plus que le premier vol part avec une bonne demi-heure de retard. Avant de pouvoir monter à bord, on doit encore attendre qu'une remorque de cartons de micro-ondes "Made in Myanmar" ait embarqué en soute. À bord rien n'est offert, pas une boisson, pas un sandwich, ni même un verre d'eau, rien. Impossible de payer avec une carte de crédit. En revanche, les dollars sont acceptés, mais le solde est rendu en monnaie malaise. De quoi me dissuader d'investir dix dollars US pour trente centilitres d'eau. Les hôtesses, castées selon des critères bien précis, ont toutes la même allure : jupe courte et veste rouge pétant, maquillage ostentatoire, et trois variantes de coupes et couleurs de cheveux font partie intégrante de l'uniforme. Un peu comme si la compagnie avait cloné à volonté trois modèles de Barbie.
Après 2 heures 30 de vol la gorge sèche, atterrissage à Kuala Lumpur.
Nous pensons découvrir le plus bel aéroport du monde dont Laurent, spécialiste en la matière, nous a beaucoup parlé. Malheureusement nous n'en verrons rien, car AirAsia a son propre terminal, qui ressemble à une espèce d'entrepôt pour matériaux du bâtiment en zone industrielle.
Nous sortons de l'avion morts de soif et c'est une chaleur écrasante qui nous accueille. Perdus au beau milieu du tarmac, nous suivons des flèches puis marchons le long d'interminables entrepôts de bagages en attente. À vue de nez la température doit être plus proche des quarante que des trente degrés.
Ça grouille de partout, des camions essence, des convois de chariots à bagages, des remorqueurs et même quelques avions qui passent tout près de nous. Le bruit est infernal. D'autres passagers qui sortent d'autres avions rejoignent notre parcours fléché de plus en plus encombré. Nous croisons souvent des groupes de passagers sur le départ, ça embouteille, ça bouscule, ça transpire. Encore dix bonnes minutes de marche dans un vacarme et une chaleur épouvantables et nous pénétrons enfin dans un hall de terminal à l'allure de gros hangar. Il faut monter à l'étage supérieur pour déboucher sur une immense salle d'attente, prélude au contrôle douanier d'entrée que nous allons être obligés de passer pour récupérer nos bagages. Petite inquiétude car nous n'avons ni visas d'entrée ni billets de départ en poche.
Malgré tout le contrôle se passe facilement. Ni le Samsung Virus Doktor ni le douanier ne nous retiennent.
Long corridor pour contourner la grande salle, descente à l'étage inférieur et longue attente devant le carrousel à bagages. Dix mètres derrière nous, rencontre impromptue avec un joli stock de caisses de Château Latour et de Sociando Mallet qui attendent bien au chaud l'heureux élu qui viendra les chercher !
Puis c'est la course avec nos quatre chariots à bagages bien remplis en direction du hall des départs. Mais pour y accéder il faut franchir le contrôle général des valises.
Et là c'est la panique ! Une famille nombreuse et désorganisée bloque l'accès de la sortie de l'un des tunnels à rayons X. Alors que nous peinons à récupérer nos affaires et qu'une contrôleuse inspecte minutieusement la trompette d'Erik, Laurent emporte nos passeports et attaque la file d'attente d'enregistrement du vol suivant.
Nous sommes dans un hangar absolument gigantesque. Dix mètres au dessus de nous des ventilateurs géants tournent en cadence sous l'énorme toit de plaques de tôle beige militaire. Pour seule décoration dérisoire, des tuyaux verticaux de plastique transparent aux lumières clignotantes rose-vert-rouge bonbon traversent l'énorme hall, suspendus au dessus de nos têtes.
Erik me raconte que, dans cette ville, les enfants se promènent avec une bouteille d'essence pour asperger les touristes et leur soutirer ensuite leurs porte-monnaie en les menaçant une allumette à la main. Charmant.
Les annonces résonnent dans tous les sens, se fondent dans le brouhaha général et on n'y comprend strictement rien, même pas si c'est du malais ou de l'anglais. Les gens courent partout autour de nous. Les coursiers s'activent à emporter des bagages dans tous les sens. Les chariots se bousculent au milieu des cris d'adultes et de quelques pleurs d'enfants. L'ambiance n'a rien d'un aéroport, c'est très vivant, presque festif, on se croirait dans un marché africain !
Étrangement, le poids de nos bagages en surcoût a doublé depuis ce matin ! Pas le temps de discuter, Laurent paie ce qu'il faut et revient vers nous.
Billets en poche, nous pouvons enfin acheter un peu d'eau avant le passage du contrôle des fiches d'embarquement, puis on remonte encore à l'étage supérieur pour découvrir une nouvelle file d'attente, celle du contrôle des douaniers, prélude elle-même à la file d'attente du contrôle des bagages à main.
Nouveau corridor puis descente à l'étage inférieur et attente quelques minutes à la porte T4 jusqu'à ce qu'une hôtesse-Barbie aux cheveux look #2 nous laisse sortir.
Retrouvailles avec la chaleur du tarmac où la procession en plein cagnard reprend de plus belle. La température a encore monté.
C'est la cohue, les passagers sortis de différentes portes se retrouvent ensemble sur le même parcours fléché. Des panneaux de signalisation indiquent ensuite les routes à suivre pour atteindre les bons avions.
Nous empruntons maintenant un chemin de barrières métalliques couvert de plaques de tôle qui ne font qu'amplifier la chaleur ambiante. Les gens partent dans certaines directions puis reviennent sur leurs pas, ça bouscule et embouteille de plus belle. Nous sommes ballotés comme dans une immense fourmilière où l'individu n'a plus guère d'importance. Réduits à n'être plus qu'une partie d'un tout qui nous dépasse, une impersonnelle composante d'un flux global.
Pourquoi les hommes s'organisent-ils pour que leurs vies ressemblent à celles de simples fourmis ? C'est ainsi avec les avions, avec la télévision, avec la mode, ...
Je philosophe de la sorte encore quelques minutes - un genre de philosophie qui ne vaut guère plus que mon billet low-cost -, suant comme un bœuf, parqué sous ce toit de tôle chauffé à blanc par le soleil malais. Puis, enfin, Barbie #3 nous autorise à faire les derniers mètres qui nous séparent de l'avion.
Je monte à bord, et là c'est le choc thermique, violent comme si je pénétrais dans un congélateur. Le contact glacé de mon dos trempé contre le dossier en plastique rouge du siège 11A me rappelle à ma condition d'individu bien réel doté d'une conscience et d’une sensibilité propre.
Deux heures plus tard, le capitaine Georges, commandant de bord, nous annonce que, pour cause de météo, nous allons devoir tourner en rond une bonne demi- heure avant de pouvoir atterrir. Au dessous c'est le déluge. Une pluie torrentielle s'abat en ce moment sur Yogyakarta. Autour de l'avion c'est tranquille mais sous nos pieds on sent que ça barde fort.
Par mon hublot j'aperçois d'autres avions qui, tout comme nous, font de grands arcs de cercle en attendant l'accalmie. Étrange ballet aérien, certains montent et disparaissent de mon champ de vision, d'autres plongent à moins que ce ne soit nous qui montions.

 
16 heures.
 
L'avion se pose finalement sur le pittoresque Adisuscipto International Airport de Yogyakarta, île de Java, Indonésie.
Le tarmac est complètement détrempé, il y a de grosses flaques et de la boue gluante sur le chemin qui nous mène au petit bâtiment qui sert de terminal. À l'intérieur, les bureaux de douane en bois brun-gris ressemblent à des guichets de banque ou de poste dans un vieux western. Il y a deux files d'attente, une première, prioritaire, pour les passagers locaux, et une seconde pour les étrangers, qui n'avance presque pas.
Nous restons plantés là un bon moment, dans la chaleur et l'humidité, sous le vrombissement de gros ventilateurs.
Une heure plus tard, enfin dehors, nous faisons la connaissance de Eno, une minuscule Javanese responsable de notre accueil. Marc, dans un élan d’humour bien à lui, s’empresse de la rebaptiser Brian ...
Alors que nous attendons notre chauffeur depuis quelques minutes, deux averses aussi brèves que violentes s'abattent successivement sur nos têtes. Un véritable déluge qui s'arrête aussi net qu'il a commencé.
La route de l'hôtel est occupée par une profusion invraisemblable de scooters, chevauchés par des jeunes et des moins jeunes et parfois même par des familles entières : le petit sur les genoux du papa qui conduit, la maman à l’arrière, et la grand-mère en sandwich !
La nuit tombe sur cette petite ville de quatre cent mille habitants. Il pleut à nouveau et les éclairages des maisons et des scooters de couleurs vives brillent sur l'asphalte mouillé.
Christine, de l’Institut Français local, nous accueille à l'hôtel. Le genre de gros hôtel luxueux et impersonnel bardé d’étoiles comme on en trouve dans toutes les grandes villes du monde. Un repaire pour gens à fric, où quoi que l’on consomme au bar, on en ressort sensiblement plus léger du porte-monnaie. Marc se veut généreux et en fait la cruelle expérience en offrant deux tournées d'apéros.
En sirotant une boisson chère, Christine nous apprend que la saison des pluies, qui aurait dû commencer il y a plusieurs semaines, a poliment attendu notre venue pour démarrer les festivités. Elle nous emmène ensuite manger pas très loin, dans une ancienne prison reconvertie en restaurant un peu bobo.
Sur le chemin de la prison, je croise un groupe d’Indonésiens agglutinés autour d’un petit téléviseur à l’arrière d’une minuscule échoppe de trottoir. Ils regardent le match Chine – Indonésie avec passion. Je me joins à eux quelques minutes.
Malheureusement ma présence ne leur porte pas chance car dans la foulée la Chine marque un but.
Une mauvaise nouvelle ne venant jamais seule, la pluie reprend à nouveau. Erik enlève sa chemise et la place sur sa tête pour s’abriter. Les regards de ceux que nous croisons nous révèlent que la présence d'un blanc et blond à torse-nu au beau milieu de la rue ne fait pas ici partie des bons usages.
Nous jouons le lendemain dans le cadre du Ngayogjazz, un festival en plein air situé aux abords de la ville.
Voyant notre inquiétude par rapport à la forte probabilité de pluie, Christine se veut rassurante. Elle nous explique que les gens d'ici ont pour coutume d'engager un chasseur de pluie. Le chasseur de pluie, moyennant finance et quelques renseignements, est un homme au pouvoir spécial qui sait faire ce qu’il faut afin qu'il ne pleuve pas au lieu et moment donnés.
Nous n'avons donc rien à craindre !
 
En rentrant à l’hôtel la bouche encore pleine de piments, je croise sur le trottoir mouillé mes amis de l’échoppe de tout à l'heure. L’enthousiasme est sérieusement retombé. La petite télévision est éteinte. Le score n'a pas changé depuis tout à l'heure et leur équipe a perdu un à zéro.


 
Yogyakarta, Sud-est asiatique, samedi 16 novembre 2013.
 
Pour le concert de ce soir, nous avons choisi de ne pas faire de sound-check. C’est un peu paresseux mais tout à fait réaliste. Il aurait fallu aller tôt sur place, tout monter, faire des réglages que nous ne sommes pas certains de retrouver le soir venu, puis tout démonter à nouveau. Donc beaucoup d’énergie perdue pour finalement pas grand-chose.
Nous bénéficions ainsi d’une demi-journée de liberté.
Il ne pleut plus ce matin, et le soleil se permet même parfois de guigner entre les nuages. Un chauffeur nous emmène hors de la ville visiter le site de Prambanan, un ensemble de temples hindouistes datant du neuvième siècle.
L'ambiance dans la rue est festive et chaleureuse. Les maisons, les pancartes, les motos et les vêtements, tout est ici couleur vif pétant et se détache magnifiquement du vert profond de la végétation.
Un groupe de quatre jeunes musiciens complètement déjantés joue des percus et d'une sorte de steel drum à fond la caisse sur un trottoir; ça turbine ferme tandis qu'un de leurs collègues frappe aux vitres des voitures pour récolter quelques sous.
Plus tard, planté au milieu de la route, c'est un ahurissant groupe de transsexuelles qui anime vigoureusement un gros carrefour. On se croirait dans la cage aux folles version indonésienne. Le chauffeur ouvre sa fenêtre et donne une pièce à une vielle madone provocante aux mimiques racoleuses et suggestives.
Nous quittons peu à peu la ville. Le paysage est encore plus verdoyant qu'à Rangoon. Si là bas la brousse menaçait à tout moment de reprendre ses droits, alors ici c’est la ville qui pousse carrément dans la brousse.
Nous arrivons sur le site de Prambanan en même temps que la pluie.
Erik achète deux parapluies décorés de peintures typiques qu’une vieille dame lui propose pour un très bon prix. Tout heureux de son affaire, il m’en propose un pour la visite.
Il y a deux guichets d’entrée, un pour les Indonésiens et un pour nous. L’accès à deux sites coûte quarante mille roupies pour les indonésiens, pour les étrangers c’est cent septante mille roupies pour le seul site qui nous intéresse. En contrepartie un thé chaud nous est gracieusement servi.
Fiers d’avoir ainsi subventionné l’archéologie Indonésienne, nous nous retrouvons, vêtus d'un sarong obligatoire, sur un immense parvis d’allées et de jardins.
Marc est le seul à ne pas se déguiser. Rien d'étonnant, depuis bientôt trente-cinq ans que je le connais, le seul déguisement qu'il accepte de porter volontiers reste son fameux T-shirt des glaces Migros à la fraise.
Plus loin, dominant une série de ruines amoncelées dans l'herbe, majestueuse, paisible et sereine, l’esplanade des temples nous attend, depuis probablement de très longs siècles.
Sur une grande plateforme surélevée se dressent une quinzaine de constructions antiques, sorte de pyramides de blocs de pierres gris-noir finement taillées, érigées à la gloire de dieux hindous. Chaque temple est dédié à un dieu bien précis. Sur chaque édifice, un escalier central permet d'accéder à une petite salle de prière située à mi-hauteur.
Je visite le temple de Brahma. L'intérieur est très sombre et je n'y vois pas grand-chose. Cela me fait un peu penser à une crypte, mais sans tombeau.
La descente des escaliers est périlleuse car, avec la pluie, les marches sont rendues très glissantes. Au centre de l'esplanade, plus haut et plus grand que les autres, le temple de Shiva affiche clairement la couleur : ce doit être lui le chef.
Pour le visiter, ce dont je m'abstiens car je me suis déjà farci un petit coup de vertige à la descente de chez Brahma, il faut se munir d'un casque. Ce n'est pas que Shiva soit particulièrement de mauvaise humeur mais une pancarte à l'entrée informe textuellement les touristes que les travaux actuels de réfection n'offrent une sécurité que "relative" !
Si l'on contourne l'esplanade principale, il y a en contrebas un espace plus tranquille où les touristes ne se risquent guère. Là des dizaines de temples se sont totalement écroulés, et le sol accidenté est rempli de gros amas rocheux à moitié enterrés. A la recherche d'un endroit calme et désert, propice à une séance de méditation à la hauteur de la spiritualité de ces nobles pierres, je retrouve Erik par pur hasard, assis sur un caillou en forme de tabouret, entouré d'herbes mouillées et de gros blocs rocheux carré-bossus. Il regrette la dextérité de ces illustres tailleurs ancestraux car, s'il avait trouvé une pierre bien grosse et bien plate, il en aurait volontiers fait un sommier pour sa sieste.
De là où nous sommes les temples valides n'apparaissent qu'au second plan et à contre-jour, derrière une profusion de ruines et de piliers affaissés. La vue de cet ensemble nous fait penser au Livre de la Jungle.
À la sortie du site nous sommes invités à rendre nos Sarongs dans un panier en osier. Erik est un peu vexé car la vieille dame vient lui redemander les deux parapluies qu'elle lui avait loués à l'entrée ...

 
16 heures.
 
Nous quittons l'hôtel pour nous rendre sur les lieux du festival.
Il pleut à pierre fendre et le taux d'humidité dans notre petit bus doit facilement dépasser les cent pour cent. La route est surchargée de monde, en particulier de scooters à qui l'eau ne fait pas peur. Après quarante minutes à se trainer sur une route principale bloquée, nous tournons à droite et nous retrouvons rapidement à travers champs.
Le Ngayogjazz est un festival perdu dans la campagne, au milieu des rizières. Nous arrivons sous une pluie battante dans la boue et les flaques.
La scène, probablement pleine de charme dans des conditions normales, est en ce moment surtout pleine d'eau. Construite sous un Banyan-Tree sacré, une sorte de figuier enchanteur aux lianes multiples, elle est disposée à l'extrémité d'une grosse cabane qui nous sert de back-stage waterproof. La bâche censée protéger la scène est bien trop petite et le piano et les amplis qui prennent l'eau sont partiellement protégés par des sacs-poubelles. Certaines prises électriques baignent allègrement dans l'eau boueuse.
Nous avons quarante-cinq minutes pour nous installer et faire un rapide réglage des lignes audio. Bien évidemment, pas de Fender Rhodes pour moi. Je dois composer avec un clavier électronique que je ne connais pas et des amplis inadaptés au son que je désire. Ce n'est pas tout à fait la panique, mais c'en est proche.
Pendant ce temps, une équipe d'animateurs TV rose bonbon fait passer le temps à un public bon-enfant, entre mille et deux mille personnes debout trempées jusqu'aux os.
Quelques minutes avant le début du concert, la pluie s'arrête net. Ce n'est pas un hasard ni un miracle, le chasseur de pluie a simplement bien travaillé.
Le concert commence, totalement improbable. Personne ne s'entend vraiment jouer sur scène. Laurent multiplie les va et vient entre nous et le type des retours pour lui transmette nos doléances, mais ça n'y change pas grand chose car le type ne parle pas l'anglais.
Le piano à queue trempé tangue dangereusement lorsque j'accentue un peu mon jeu. Les lattes de bois qui le supportent sont rongées par l'humidité et je redoute le moment où, sur le coup d'un temps fort un peu trop marqué, il traversera carrément le plancher de la scène pour s'écraser à mes pieds. Méfiant, je retire mes genoux sur le côté et continue ma prestation en amazone.
Le concert se termine dans la joie et la bonne humeur. Christine est ravie. Pour nous c’est un peu brut de décoffrage, on est allé à l’essentiel sans faire de fioritures, mais vus les conditions de jeu tout terrain, on s'en sort plutôt pas mal.
Nous sommes trempés jusqu'aux os et nos pédales et câbles sont remplis de boue. Pas le temps de nettoyer le matériel ni ne se changer. Il faut plier en catastrophe car un autre groupe est programmé après nous.
Lorsque l'on quitte le festival, la pluie reprend de plus belle.
Le retour en ville est un véritable enfer. On croise des scooters par dizaines de milliers sur la route du restaurant. Ils surgissent de partout, par la droite, la gauche, par derrière et à contresens. La circulation bloque complètement. Un véritable sac de nœuds impossible à démêler.
On ne sait toujours pas pourquoi, mais le chauffeur décide de faire deux surprenants tourner-sur-route consécutifs. Il nous offre ainsi pour le même prix deux généreux inexplicables extra bonus supplémentaires d'embouteillages.
Nous sommes coincés pendant plus d'une heure à l'arrière du bus, affamés, sales et détrempés. Ce chemin est interminable, en particulier pour Christophe qui perd patience. Il a des raisons de se plaindre, le pauvre, ce petit séjour humide ne va pas l'aider à abréger sa crève.
Au restaurant, nous oublions vite nos cheveux mouillés et nos habits collants, car le repas offert par Christine est vraiment excellent, varié et sympathique.
Tout en mangeant, Eno nous donne un petit cours d'indonésien.
Une langue aux sonorités vives, colorées et verdoyantes, tout comme son pays.
Ce soir-là, j'apprends mon premier mot d'indonésien : Terima Kasih, qui veut dire merci.


 
Yogyakarta, Sud-est asiatique, dimanche 17 novembre 2013. 10 heures 30.
 
Il fait beau et chaud et l'aéroport international de Yogyakarta ressemble ce matin à une gare routière d'Amérique du Sud dans les années soixante.
Des murs jaune et bleu pâle avec, sur toute la longueur du hall principal, de vieux guichets d'enregistrement en bois d'un brun fatigué qui tire sur le gris. Des fauteuils de salle d'attente en similicuir rouge anciennement pétant dont les armatures métalliques patinées par le temps ont perdu leurs chromes depuis belle lurette.
Au programme, un petit vol régional pour Bandung, toujours sur l'île de Java.
Nous enregistrons nos bagages au guichet de la compagnie LionAir, dont un avion s'est récemment crashé en bout de piste. Exceptionnellement, mais peut-être cela est-il lié, ce vol sera sous traité par la compagnie Wings Air.
Nous voilà donc rassurés.
Notre avion est un petit modèle à hélices turbopropulsées, une technologie dernier cri m'assure Marc. Nous entrons par l'arrière, et, comme les moteurs turbinent déjà à fond, nous avons tous droit à un violent coup de sèche-cheveux au parfum de kérosène brûlé.
Une fois à l'intérieur, le brushing de travers, nous trouvons bien en vue en guise de lecture le surprenant "Wings Air Invocation Card". Un édifiant recueil de prières en six religions qui devrait nous assurer la protection divine. En quelque sorte une marche à suivre pour nous assurer un bon vol !
Ce petit appareil à hélice offre une sensibilité aux trous d'air nettement plus rock'n'roll que le A380 de mardi. Marc préfère, il s'y sent un peu comme dans une vieille Porsche ...
Après une bonne heure de vol comme dans une vieille Porsche, nous atterrissons à l'aéroport international Husein Sastranegara de Bandung.
Cette ville de quatre millions d'habitants, située sur un haut plateau à huit cent mètres d'altitude au milieu d'un somptueux cirque de montagnes, nous offre un répit de fraîcheur bienvenu.
Pour célébrer notre arrivée des trombes d'eau s'abattent malheureusement du ciel. Le soir venu la pluie n'a toujours pas cessé.
Nous jouons dans une jolie petite salle de l'Institut Français. Le lieu fait penser à un club de rock bien aménagé, l'équipement est sérieux, toujours pas de Fender Rhodes, mais je commence à m'habituer à ces pianos digitaux japonais. Le train électrique d'effets que je trimballe partout avec moi est suffisamment puissant pour encanailler à volonté tous ces circuits électroniques nippons de bonne éducation.
La salle est pleine et le public très attentif, enfin de bonnes conditions de jeu. Le concert est magnifique. Ici encore les gens nous offrent leur sourire bienveillant pour un rien.
Plus tard en soirée, alors que la pluie s'est enfin assagie, Louis, le responsable de notre venue à Bandung, nous emmène manger sur une agréable terrasse bordée de palmiers. C'est un endroit simple où il fait bon et frais.
Pourtant, sur le chemin du retour, un thermomètre placé en bord de route nous indique tout de même 28 degrés. Cela donne une idée des températures vécues ces derniers jours.


 
Bandung, Sud-est asiatique, lundi 18 novembre 2013.
 
9 heures 30.
 
Notre bus Izuzu orange pétant a fière allure, mais, pas de chance ou petite erreur d'organisation, il lui manque une banquette à l'arrière pour nous accueillir tous en places assises.
On tergiverse une bonne demi-heure car le chauffeur ne parle pas anglais : allons-nous attendre sur place que l’on nous apporte un véhicule plus adéquat, ou devons nous nous résigner à voyager les uns sur les autres ? Notre planning du jour ne nous permet pas d'ergoter trop longtemps, il y a passablement de route à faire.
Nous devons nous rendre à l'aéroport de Jakarta, d'où nous nous envolerons en milieu d'après–midi pour Balikpapan, sur l'île de Bornéo.
Une autre demi-heure plus tard, quelque part au bord d'une route, nous échangeons notre véhicule contre un frère jumeau venu à notre rencontre, toujours orange pétant, mais mieux équipé en banquettes arrières pour les trois heures de route à venir.
La pluie a cessé ce matin, un plein soleil et une grosse chaleur nous attendent de pied ferme pour cette petite expédition javanaise.
La sortie de la ville est un cafouillage invraisemblable entre les voitures, les camionnettes et les milliers de scooters. À coups de klaxons, de freins, de gaz et de volants, chacun tente comme il peut de se frayer un passage pour aller de l'avant.
Les véhicules s'effleurent, se frôlent, se touchent et se poussent. L'image d'une colonne de fourmis me revient à l'esprit, encore des fourmis ...
Plus nous sortons de la ville, plus la route grossit et plus la multitude de scooters cède la place à un nombre impressionnant de camions, petits et gros.
Nous sommes maintenant sur une autoroute de deux fois trois voies. La circulation est consistante mais fluide. On roule à gauche dans ce pays, pourtant les véhicules choisissent leurs voies à volonté et dépassent par la droite ou la gauche, selon leur fantaisie. En direction de la capitale la plupart des camions voyagent à vide, alors qu'en face ils sont tous remplis à ras bord. Leur cargaison est souvent sécurisée par de tels systèmes de fortune qu'il vaut mieux ne pas trop se demander ce qui pourrait arriver en cas de gros freinage ou de carambolage.
Nous traversons de très beaux paysages, des champs multicolores, des plantations de thé, de larges rivières et de la verdure exotique. De temps à autre une usine ou un dépôt moche ternit le paysage. Plus on avance, plus il fait chaud.
De trois voies l'autoroute est passée à quatre, et la circulation est de plus en plus dense. Les véhicules slaloment dans un ballet à la va-comme-je-te-pousse.
Après le bal des scooters-fourmis de la ville, c'est le bal des termites à quatre roues qui continue de plus belle.
Les plantations cèdent peu à peu le terrain à des entrepôts, des usines, et des baraquements de bidonville parqués au milieu des palmiers.
Le ciel se voile maintenant d'un brouillard gris rose. Lentement mais sûrement les gaz et la pollution gagnent l'habitacle du bus. L'air moite colle à mes habits, me démange la peau puis commence à me brûler la gorge. Comme par hasard mon ami Christophe se remet à éternuer bruyamment depuis peu. Jakarta la monstrueuse n'est plus très loin.
Le ciel entier se couvre pour de bon maintenant. Coincés dans un embouteillage monstre sur un périphérique d'officiellement huit voies mais officieusement quinze, une averse violente nous tombe dessus sans crier gare. C'est le déluge total. La pluie déchainée fouettée par de grosses rafales de vent s'abat violemment sur la route.
Le martèlement de l'eau sur le toit de notre bus est assourdissant.
Un instant après, le soleil revient comme si de rien n'était. L'embouteillage lui aussi s'est quelque peu éclairci.
Notre nouvelle autoroute quatre fois trois voies serpente une bonne demi-heure au milieu de buildings d'affaires, puis surplombe les quartiers populaires et leurs baraques de tôle et de bois. On aperçoit un avion dans le ciel, on n'est probablement plus très loin.
Mais les embouteillages reprennent de plus belle, cette fois en plein soleil.
Une heure plus tard, les immenses panneaux de pub géants qui pointent vers le ciel de part et d'autre de la route, nous indiquent que nous touchons au but.
Après deux bonnes heures de formalités habituelles, passage de la sécurité, enregistrement, paiement des suppléments bagages et passage de la sécurité des bagages à main, nous décollons en fin d'après midi pour Balikpapan.
L'avion prend rapidement de l'altitude en formant un large arc de cercle. Il survole la côte et les centaines de fermes à crevettes qui bordent la ville. Depuis mon petit hublot, ces grands rectangles brillants et désordonnés où se reflète la lumière grise et terne du ciel m'apparaissent comme une multitude de champs d'aluminium, d'argent ou de nickel. Nous franchissons rapidement une première couche de nuages clairsemés, puis une deuxième, et encore une troisième. Soumis par strates à des vents forts différents, les nuages vus du ciel se croisent et se recroisent inlassablement. Plus bas, tout en bas, c'est le bleu de la mer à l'infini.
 
Bornéo !
Un nom qui me fait rêver depuis toujours, en particulier depuis que je l'ai découvert sur la feuille de route de cette tournée. La forêt primaire, la jungle sauvage et impénétrable avec ses arbres interminables et ses plantes vénéneuses, les orang-outans, les serpents géants, les villages reculés peuplés d'indigènes purs et innocents, vierges et indemnes de toute souillure du monde ...
Empreint de l'émotion douce et sereine de celui qui se réjouit à l'approche d'un rendez-vous tant attendu, mon esprit ne tarde pas à lâcher prise. Je me laisse emporter par le flot des nuages toujours posés à mes pieds sur leurs tapis roulants géants et invisibles. Rosés par le soleil couchant, ils continuent leur défilé muet dans un chassé-croisé berçant et hypnotique.
 
Soudain un flot de lumière perce le noir !
Une blancheur, âcre et froide, agressive comme des jets de lasers, surgit du néant et irradie l'espace galactique. Îlot fluorescent ou base spatiale sortie tout droit de la guerre des étoiles, rêve ou réalité, j'ouvre les yeux, hagard, alors que nous nous rapprochons de la côte.
 
Une heure plus tard la désillusion est grande, à la mesure de mon espoir naïf. Pour parler clairement, nous sommes ici en terre colonisée par Total et Chevron, et le spoutnik sorti de mes rêves tout à l'heure n'est autre qu'une gigantesque plateforme de pompage gazo-pétrolière au large de la côte. Balikpapan, au nom évocateur d'aventure et d'exotisme n'a pas attendu ma venue pour vendre son âme aux plus offrants. Cette petite ville côtière de six cent mille habitants détient certes l'indice de développement économique le plus performant d'Indonésie, mais à quel prix : de grandes routes, de grands hôtels impersonnels, des plages saccagées et une mer sacrifiée.
Nous jouerons dans une salle de l'hôtel cinq étoiles où nous logeons. Une sorte de grand hall circulaire avec un bar en plein centre ...
Pas vraiment l'idéal pour nous. Des conditions qui me rappellent l'époque de mes activités musico-alimentaires dans les hôtels de luxe ...
Alain, qui dirige ici un Institut Français entièrement sponsorisé par Total, nous emmène dans un bon restaurant en bord de mer, avec vue imprenable sur les plateformes de prospection qui poussent ici comme des champignons luisants.
Le repas est excellent. Poulet, riz, pâtes, bœuf, épinards d'eau douce et poisson de rivière au menu. Les produits de la mer ne se consomment plus avec la bouche par ici.
Après avoir questionné Alain sur le salaire moyen local, on réalise que notre repas aura coûté l'équivalent du budget de vingt jours d'une famille indonésienne lambda.

Benoît Corboz
Mercredi 13 Novembre 2013
Le monde des fourmis 2/5

Balikpapan, Sud-est asiatique, mardi 19 novembre 2013.
 
Pris au piège de cet hôtel, bunker de luxe casé dans un no man's land en sortie de ville, Christophe et moi tentons courageusement une sortie touristique en fin de matinée.
Après une traversée de route sportive et périlleuse, nous gravissons une petite colline abrupte et nous retrouvons pour notre plus grand bonheur dans un quartier populaire de banlieue, où les petites maisons résidentielles à deux étages et les cabanes de tôles rudimentaires cohabitent joyeusement. Comme quoi la mixité sociale existe aussi de ce côté du monde. Quelle que soit leur maison, les habitants nous accueillent tous avec le même sourire ensoleillé. L'ambiance me rappelle beaucoup certains quartiers de Salvador de Bahia au Brésil. Du haut de la colline, la vue sur le paysage environnant atteste que la forêt tropicale n'est pas bien loin.
Même piétinée, saignée, étouffée par les infrastructures humaines, elle ne demande qu'à profiter d'un instant de répit pour reprendre du terrain.
Nous redescendons la colline par l'autre versant en direction de la mer. Alors que nous cherchons la plage, nous nous retrouvons complètement par hasard, par surprise et par erreur au cœur du centre d'entraînement des forces spéciales de la police anti-émeutes !
En plein soleil au milieu d'une sorte de terrain de foot desséché, des centaines de tenues de CRS jonchent le sol tandis que les jeunes recrues exténuées prennent leur pause en silence à l'ombre des baraquements et des palmiers de la plage voisine.
L'ambiance n'est pas à la fête. Le visage marqué par l'effort et la peau dégoulinante de sueur, ils sont assis, recroquevillés sur eux-mêmes, ou couchés dans le sable; pas une conversation, pas un bruit, rien. A notre passage certains lèvent la tête et nous regardent hébétés, mais la plupart nous ignorent et continuent de fixer le sol, tête baissée, comme soumis ou résignés.
Autour d'eux, la mer et le sable sont couverts de détritus, de morceaux de bois pourris, de tôles rouillées, ça et là des oiseaux affamés s'acharnent sur les contenus de sacs en plastique dépecés. En arrière-fond, les plateformes de pompage et les super-pétroliers œuvrent en silence. Quel merveilleux paysage de carte postale !
Soudain, plusieurs coups de feu et décharges de mitraillettes claquent dans notre dos ! En cherchant la plage, Christophe et moi sommes venus nous placer juste derrière le mur de leur stand de tir. Moyennement confiants quant à l'étanchéité de la construction, nous préférons ne pas trop nous attarder.
Plus loin, à l'autre coin du terrain, le bar de la police et sa petite terrasse accueillent les instructeurs et les gradés, les vrais carrés d'épaules qui ont du poil au menton, et des poignards ou des pistolets au ceinturon. La gorge sèche et la peau grillée par le soleil, nous profitons également de ce petit coin ombragé le temps de consommer une boisson fraîche. La jeune tenancière un peu étonnée de notre présence nous sert sans sourciller.
Au milieu de ce troupeau de biscotos galonnés l'ambiance est un peu particulière.
Je suggère à Christophe, qui fait un peu de tri parmi ses dernières photos, d'y aller un peu molo avec son appareil. Pas certain que ce soit bien vu par ici.
Assis quelques tables plus loin, un des gradés du type poignard à la ceinture se lève et s'avance vers nous. D'abord je ne sais pas trop ce qu'il veut. Il se plante juste devant moi sans rien dire, un vrai costaud, pas une once de graisse, que du muscle.
Puis, après un moment d'attente un peu angoissant, il me tend la main. Je fais de même. Ce type a une poigne d'acier !
Après quoi, tranquillement et sans un mot, il retourne à sa table finir son repas.
A midi pile un coup de sifflet marque la fin de la pause.
C'est le signal du ralliement.
Les centaines de recrues se regroupent toutes au milieu du terrain et récupèrent leurs combinaisons complètes. Par cette chaleur accablante, avec bottes, casques, gilets de protection, boucliers et matraques, rien ne leur est épargné. Tandis que la tenancière du bar abaisse et cadenasse rapidement le large store métallique rouge qui donne sur la rue, les centaines de recrues se mettent en rang par trois et entament une longue procession dans notre direction. Le pas lourd et régulier, ils défilent longtemps devant nous comme de gros insectes téléguidés, en nous gratifiant d'un chant à l'unisson très relatif.
À mesure que s'éloignent les apprentis CRS, se mêle à leur mélopée lancinante la prière d'un muezzin sorti de nulle part, ajoutant à cette scène une touche étrange et irréelle.
Ce n'est qu'une fois restés seuls sur la terrasse que nous parvenons à authentifier la provenance de ce chant religieux impromptu : la voix sort d'un téléphone portable logé dans la poche d'un ceinturon oublié sur notre propre table.
Nous abandonnons le prieur solitaire et à notre tour partons courageusement affronter les grandes chaleurs, muni de notre combinaison légère de touristes.
 
Le soir venu, nous jouons dans une ambiance bruyante et un air conditionné glacial pour les cadres de Total au grand complet, employés, femmes et enfants. Le bar fonctionne à plein régime et l'hôtel doit faire de bonnes affaires. À la fin du concert nos disques se vendent comme des petits pains. Les séances photos et dédicaces se succèdent à n'en plus finir.
Pour ces expatriés du bout du monde, qui ont sacrifié leur confort de vie sur l'hôtel du profit d'une multinationale à laquelle ils vouent respect et allégeance, les distractions doivent se faire rares en temps normal. Ce soir est exceptionnel, plus qu'un simple concert c'est une vraie soirée de fête, de fête du personnel. La fête de la grande famille Total !
"Total, aux techniques d'extraction les plus modernes et respectueuses de la nature" par-ci,
"Total au savoir faire inégalable" par-là,
"Total, que les Indonésiens ne tarderont pas à regretter amèrement s'ils ne consentent pas à renouveler leur concession de quarante ans qui arrive très bientôt à échéance ", ben tiens,
"Total, bien sûr ce n'est pas tout rose, mais les autres sont tellement pires ...", ça c'est sûr !
Étonnant à quel point les employés font corps avec leur firme !
Marc fait la connaissance d'un cadre supérieur, ingénieur géologue, au même patronyme que lui. Ils sont probablement cousins éloignés car leurs visages se ressemblent vraiment. Le type est très sympathique mais, là encore, il ne peut s'empêcher de nous faire l'article sur l'opportunité de l'extraction des gaz de schiste, dont les méfaits ne sont d'ailleurs même pas encore prouvés ...
"Oui, peut-être bien que ça pourrait péter, mais rien, vraiment rien à côté d'une catastrophe nucléaire ...
" En tout cas, ce soir là, ce sont des bouchons de champagne que Total fait péter à Balikpapan.


 
Balikpapan, Sud-est asiatique, mercredi 20 novembre 2013.
 
Nous quittons Bornéo tôt ce matin, et retournons à Jakarta pour un dernier concert indonésien ce soir.
L'avion commence par survoler l'île avant d'attaquer le grand large.
Pas un nuage à l'horizon, le ciel est clair et la vue superbe. Beaucoup de végétation sous nos pieds avec, de temps à autre, un vague chemin de terre qui conduit à une habitation; puis la forêt, immensité verte, dense et profonde à l'infini, tailladée par de grands fleuves brun sombre serpentant comme d'interminables vers de terre géants au milieu d'un océan de spiruline aux épinards.

 
Jakarta, 13 heures.
 
Sous une chaleur torride, nous sommes coincés en pleine ville au milieu d'une circulation monstre. Jakarta, fidèle à sa réputation, ne nous aura pas épargnés.
Deux heures de taxi pour trente kilomètres entre l'aéroport et l'hôtel Méridien, dont les deux-tiers perchés sur ces horribles serpents de béton multivoies, c'est à peu de choses près le temps qu'il nous a fallu ce matin pour parcourir en avion les mille trois cents kilomètres depuis Bornéo.
Il y a en premier lieu les encombrements des autoroutes pour riches, sur les doubles trois-voies "express" du centre, payantes, et où les scooters sont interdits. Ensuite viennent les embouteillages populaires, gratuits et pour tous, sur les doubles quatre-voies "rapides" placées sur les côtés. Puis les bouchons standard, auxquels les piétons ont accès en tant que spectateurs privilégiés, sur des routes comptant jusqu’à cinq voies par sens qui s’enfoncent dans les quartiers de la ville.
Enfin arrivés à l'hôtel, nous ne sommes pourtant pas au bout de nos peines. Le Méridien, c'est le genre de boîte où l'on scanne à l'entrée les voitures et les bagages de toutes couleurs, ainsi que les clients, surtout les basanés.
J'hérite d'une chambre avec vue sur route standard de dix voies archibondées, tous les charmes du centre ville de cette ravissante mégapole en un clin d'œil.
En attendant l'heure du sound-check, je cherche un endroit simple pour casser la croûte. Le type de l'accueil me promet de la street food au premier coin de rue à gauche. Super, c'est exactement ce que je cherche !
Pour sortir du Méridien, il faut repasser devant des gardes et montrer patte blanche.
Puis je pars à gauche et longe le trottoir, avec sur ma droite dix voies de trafic intensif continu, bruyant et polluant.
La première à gauche, pas de chance, c'est une allée d'accès pour une grande tour de résidences privées. Je continue ma promenade. Les quelques passants que je croise ont tous un foulard sur la bouche. Les conducteurs de scooters aussi.
L'allée suivante c'est pour un hôtel de grand luxe, zut. La troisième est pour un building d'affaires, la suivante une assurance ...
Entre la largeur de l'immeuble, les accès parking et la place pour les portiques de sécurité, chaque building représente près de deux cents mètres de marche.
Je commence à avoir la gorge qui brûle, et ça pue les gaz de partout.
Encore deux banques et une résidence de luxe.
J'ai faim et soif et la gorge douloureuse. Je croise un type qui fait la sieste sur un banc, décidément il y a des gens qui ont le sommeil lourd et les bronches solides ...
Après dix minutes de marche, enfin une rue normale se présente sur ma gauche.
Et là, changement radical de décor : très peu de voitures et de grands arbres.
Un des trottoirs est entièrement composé de petites échoppes de nourriture. Des baraquements de bois avec de temps en temps quelques tables abritées pour ceux qui désirent consommer sur place. C'est exactement ce que je cherchais.
Je me lèche les babines !
La première cabane que je visite ne m'incite guère, la nourriture n'a pas l'air très fraîche, et un troupeau de mouches est passé là bien avant moi. J'ai faim, c'est vrai, mais de là à prendre n'importe quels risques ...
La suivante non plus, vraiment pas propre, la troisième encore moins.
J'en visite une bonne quinzaine et rien n'est très ragoûtant.
D'ailleurs je crois bien que ce que j'ai vu m'a fait perdre l'appétit.
Le rendez-vous du sound-check approchant, je reviens rapidement sur mes pas, l'estomac vide mais les bronches pleines.
Pour cause de travaux, le concert du soir n'aura pas lieu à l'Institut Français mais au Goethe-Haus, l'équivalent allemand.
Après une grosse heure d'embouteillage nous arrivons sur place.
Tout est impeccable, un beau piano, de bons amplis, et un vrai Fender Rhodes !
La salle n'est pas très chaleureuse et la climatisation défie l'entendement, un véritable froid polaire ! Pauvre Christophe, décidément rien ne lui est épargné.
Malgré cela le concert s'annonce bien.
Nous mangeons avant le spectacle dans un très bon restaurant indonésien.
L'attaché culturel nous apporte à table deux bouteilles de vin français qu'il s'est fait livrer par valise diplomatique. Certains préfèrent manger ce repas à la bière. Pour ma part, je suis particulièrement sensible à cette délicate attention.
Le concert est de bonne facture. Malheureusement, il y a très peu de monde. Une salle au deux tiers vide, une centaine de spectateurs. Un score bien maigre pour une ville qui compte plusieurs dizaines de millions d'habitants ! Pour ce genre de villes d'Asie, il y a plusieurs façons de compter.
Officiellement, sur le territoire de la ville, il y a environ dix millions d'habitants.
Si l'on compte la périphérie on arrive à vingt. Mais si l'on se réfère au décompte officieux, souvent plus proche de la réalité car la plupart des naissances ne sont pas déclarées, on arrive à trente millions d'habitants.
Ce nombre justifie bien quelques embouteillages, mais n'explique pas pourquoi et comment les gens sont poussés à venir tous s'agglutiner comme des mouches au même endroit.
Bien sûr les campagnes sont très pauvres, mais les villes le sont-elles moins pour tous ces gens ?
Assurément non.


 
Jakarta, Sud-est asiatique, jeudi 21 novembre 2013.
 
10 heures.
 
Par miracle, ou dans une tentative désespérée du destin pour nous réconcilier avec cette ville abominable, il y a bien peu de monde ce matin sur la route de l'aéroport et ça roule plutôt bien. Peu de monde, façon de parler, il y a tout de même quatorze voies bien remplies !
Nous quittons aujourd'hui l'Indonésie et partons pour le Vietnam, direction Hô-ChiMinh-Ville, anciennement Saigon. Nous y resterons deux jours, puis deux autres jours à Hanoï. Rien qu'à l'évocation de ces noms, je suis pris d'un sentiment étrange et contrasté, une émotion réelle, teintée d'une sorte de gêne particulière.
J'ai vu et revu tant d'émissions et de films sur la guerre du Vietnam lorsque j'avaisquinze vingt ans, à l'âge où le vécu reste gravé pour de bon, que ma présence dans ce pays revêt un caractère tout particulier. Je vais voir et toucher ce qu'il reste de ce pays après tant et tant d'horreurs et de malheurs. Comment ces gens s'en sont-ils sortis ? Ont-ils gardé une cicatrice visible du passé ? La balafre de ces vingt ans de conflit fratricide est-elle encore vraiment visible sur tous les visages et à tous les coins de rues ?
Je suis ému de cette confrontation entre moi et l'histoire; ému, impatient et excité même. Mais il y a quelque chose de l'ordre du voyeurisme dans ma démarche et je le sais bien.
J'avais déjà connu adolescent un sentiment rapprochant, lorsque ma classe avait fait un échange avec une classe allemande. Je m'étais alors retrouvé à Wiesbaden un jour de printemps, chez la grand-mère de l'élève chez qui j'habitais. Dans son appartement défraîchi, à côté du vaisselier du salon, trônait un portrait de son grand père en habit de soldat du troisième Reich. Le pauvre était mort sur le front russe fin quarante-deux. D'abord je n'ai pas compris, car ce genre de photos je ne les voyais que dans les films. Puis mon ami écolier, voyant mon désarroi, me confirma d'un regard que ce que je voyais était bien la réalité. Son propre père, avec qui je soupais tous les soirs depuis plus d'une semaine, était donc orphelin de guerre depuis l'âge de trois ans. Autant dire qu'il n'avait jamais connu son père. Je l'imaginais à six ans, lui et sa mère veuve, dans les ruines de l'Allemagne vaincue et soumise. Subitement je redoutais de le retrouver le soir au souper, lui, si gai et souriant. Comment allais je réagir face à cette jovialité et cette bonhomie, en regard de la lourdeur de son passé. Comment faire le lien entre les vrais gens de la vie, ceux que je rencontre pour de vrai, et les choses de l'Histoire avec un grand H, maintes et maintes fois ressassée dans les livres, à la télé et au cinéma...
 
A Jakarta dans le bus, à l'aéroport puis dans l'avion pour le Vietnam, l'ambiance est un peu plus terre à terre. Un sujet de discussion récurrent divise les troupes : Pour ce soir, Laurent a répondu favorablement à l'invitation d'un restaurateur français établi au centre ville. Nous sommes invités à dîner chez lui, et, éventuellement, à faire le bœuf après le repas si l'ambiance s'y prête. Certains d'entre nous voient cela d'un très mauvais œil, en particulier ceux qui n'ont aucune envie d'aller manger français en plein Vietnam. Laurent nous promet que le restaurant cuisine également vietnamien. L'argument ne convainc que peu de monde. Nous avons envie de manger de la cuisine locale avec des Vietnamiens dans une ambiance vietnamienne, et d'ailleurs les gens qui offrent un repas en échange de quelques notes, on a plutôt tendance à s'en méfier. La semaine dernière, l'invitation chez le Franco-Birman nous avait d'ailleurs déjà valu pas mal de discussions internes.

 
16 heures.
 
AMERICA, un groupe dont le grain des voix et le son des guitares douze cordes est d'habitude si précis a subitement perdu de son éclat. L'équilibre des fréquences a changé, tout est terne maintenant, un peu comme avec un vieux magnéto sans aigu dont il faut nettoyer la tête de lecture. Et il y a en plus un truc désagréable qui me pèse dans la tête...
Je me suis visiblement assoupi en plein vol, écouteurs sur les oreilles, alors que l'avion avait commencé sa descente depuis un bon moment. Ça m'était déjà arrivé une fois il y a deux ans, j'écoutais les mix de notre prochain disque en plein vol les yeux fermés. Plus l'avion descendait, plus la pression différait entre mon oreille interne et le cockpit, et plus les aigus disparaissaient. Pendant un moment j'ai bien cru que nos mix étaient pourris … Ce n'est qu'en ouvrant les yeux que j'ai compris ce qui était en train de se passer.
Je me bouche le nez et souffle à fond pour dépressuriser mes tympans.
L'avion plonge maintenant à travers la barrière de nuages. Nous survolons le Vietnam depuis un moment déjà, mais je ne me suis rendu compte de rien. C'est tout vert, vert pâle, un peu gris. Les couleurs ont perdu de leur éclat depuis l'Indonésie, et là pour le coup ce n'est pas une question de pression. Pas de forêts tropicales, plutôt des champs, des champs inondés, peut-être des rizières; c'est étrange. L'avion descend encore. J'y vois un peu mieux maintenant. Il y a de l'eau presque partout. Les bras tentaculaires du Mékong apparaissent dans la brume. Ils s'accrochent aux quelques lopins de terre perdus dans l'immensité du delta inondé.
Peu à peu la densité de maisons augmente. Il y a toujours autant d'eau, mais les terres sont habitées. Il n'y a pas de pont pour relier les quelques espaces habitables.
Ces gens doivent certainement se déplacer en bateau.
Soudain c'est la ville, l'avion vole très bas et l'on voit les routes de près, les maisons alignées et les milliers de milliers de scooters partout.
 
Avant le passage de la douane, Laurent prend nos passeports et nous demande à tous de l'attendre près d'un guichet. Il doit faire nos visas d'entrée sur place, des visas touristes bien sûr… Il passe une première file d'attente pour déposer nos dossiers, puis revient vers nous, et il nous faut encore attendre.
Derrière le guichet, une femme appelle nommément chaque futur détenteur à venir récupérer son précieux sésame. Nous sommes curieux d'entendre nos noms à la prononciation sauce vietnamienne. Mais il n'y a que Laurent qui est appelé pour l'ensemble des visas.
Je consulte mon passeport fièrement estampillé République Socialiste du Vietnam. Ça a le mérite d'être clair, on sait tout de suite qui a gagné la guerre.
 
Ngan, notre accompagnatrice nous attend avec bus et chauffeur à la sortie de la zone internationale. Son français est aussi impeccable que son sourire dévastateur.
On embarque avec nous un touriste beatnik en provenance de Nouvelle-Zélande afin de lui épargner quelques kilomètres de taxi.
L'aéroport Tan Son N'hat est carrément situé en pleine ville. Dès les premiers mètres de bus, nous plongeons instantanément dans un grand bain de foule. La nuit vient de tomber, il y a beaucoup de monde et des lumières partout. Nous sommes immédiatement pris d'assaut de tous côtés par des milliers de scooters agités.
L'ambiance est très chouette dans le bus. Ngan rigole pour un rien. Elle nous explique que c'est ainsi, les Vietnamiens rient de tout mais ne parlent de rien.
Ce n'est pas son cas car elle est très loquace.
 
Laurent, qui a peur de gaffer, lui demande ce qu'il en est de l'ancien nom de cette ville. En vérité, le nom Saigon, que nous croyions interdit, est toujours usité. C'est le nom donné au centre ville, là où nous allons loger. L'appellation Hô-Chi-Minh-Ville, en revanche, sert à nommer l'ensemble de l'agglomération et la périphérie.
Autour de nous, le moins que l'on puisse dire est que les intérêts capitalistes s'en sortent plutôt bien. Partout les rues sont colorées de grands panneaux publicitaires lumineux. Toutes les marques occidentales sont là. Rien ne manque. Ici du poulet Kentucky-machin-chose, là du Starbeurk-café, plus loin une rue entière dévolue au commerce des I-machines ... Le Vietnam du Nord a certes gagné la guerre mais visiblement les américains ne l'ont pas totalement perdue.
Et encore des millions de scooters, une vague, une mer, un océan de scooters partout.
La question du repas de ce soir revient dans la discussion. Erik se lance et demande à Ngan si elle connaît ce fameux restaurant français. La réponse est catégorique : C'est un lieu à éviter absolument ! Ne sachant comment la remercier nous lui demandons comment l'exprimer en Vietnamien. J'apprends ainsi mon premier mot, un peu difficile à prononcer : cám ơn.
Nous posons nos affaires à l'hôtel et partons sous sa direction à la recherche d'un endroit pour manger. Elle nous dégotte en deux temps trois mouvements un taxi pour sept personnes qui nous emmène dans un endroit idéal, conçu par les Vietnamiens pour les Vietnamiens qui aiment bien manger. Le cadre est très plaisant, on s'installe à l'extérieur sur une terrasse surplombant de petits canaux qui apportent une fraîcheur bienvenue. Malgré les récriminations de Marc, qui préférerait se la jouer personnel et manger un plat pour lui tout seul, nous faisons comme nous l'avons toujours fait depuis le début de cette tournée, en commandant une bonne série de plats différents pour tous.
 
Plus tard, nous nous rendons tout de même chez le Français pour boire un verre; nous sommes un peu obligé car Laurent a promis ... L'endroit est une horreur absolue, un repaire d'Européens branchés entichés d'accompagnatrices aux allures tarifées. De la musique à fond les ballons et, bien sûr, impossible de se parler. Un décor ancienne-colonie-c'était-le-bon-vieux-temps lourd et dérangeant, avec des serveurs déguisés en matelots de navire français époque Indochine. Nous remercions encore Ngan, qui nous a sauvé d'un traquenard certain, buvons rapidement un verre et fuyons.
 
De retour dans le quartier de l'hôtel, quelques-uns d'entre nous partent se balader vers le marché couvert tout proche. Les rues sont encore très vivantes même si le débit des voitures et scooters s'est considérablement assagi. Ce soir il fait bon et frais et la moiteur qui nous collait à la peau depuis bientôt dix jours nous laisse enfin en paix. Le bruit omniprésent de la journée a laissé place à un ronronnement diffus et agréable, dont seuls quelques démarrages de scooters, bruits de sirènes ou brefs coups de klaxons émergent encore ça et là.
Il est plus de minuit, le marché est fermé, mais la place reste animée aux alentours et tout le monde est occupé à vendre de tout.
 
Un peu plus tard, sur le chemin du retour, une femme dort dans la rue à côté d'un marchand de street food. Plus loin un gamin est couché sous un drap sale à même le trottoir. Un type en scooter démarre sous son nez. Une mère couche son enfant sur un lit de camp dans son magasin encore grand ouvert, tandis qu'à quelques mètres, dehors, plusieurs passants viennent nous proposer des "Young Ladies".
D'autres se promènent à vélo avec une sorte de crécelle à leur guidon, ce sont des rabatteurs qui offrent des services de massages …
L'ambiance est vraiment très particulière. L'atmosphère, la fraîcheur de la nuit, les sons qui résonnent depuis les rues voisines, il y a là quelque chose de dépaysant, de grisant, de charmant même. Mais le contraste avec ces gens sous mes yeux est effrayant. Leur vie semble être un combat au jour le jour dans une ville aux dimensions inhumaines.
Autour de nous, ce soir, c'était un puzzle gigantesque, une foule de monde dans un dédale de rues à n'en plus finir au cœur de cette ville de près de dix millions d'habitants. Même Ngan m'avouait dans le taxi menant au restaurant qu'elle ne s'y retrouve pas toujours.
Pourquoi donc venir s'agglutiner tous ensemble au même endroit pour y déployer une telle énergie quotidienne de survie concurrentielle ?
Leur lutte n'est-elle qu'un chacun pour soi, pour tenter d'obtenir coûte que coûte un petit peu plus que rien – et alors il aurait mieux valu que ces vies se disséminent sur l'ensemble d'un territoire -, ou bien comme des fourmis ou des abeilles pour qui l'individu ne compte pas, les humains sont-ils inexorablement programmés par une sorte de conscience collective ?
Je ne peux m'empêcher de penser aux dégâts dus à la guerre, aux différentes puissances qui ont utilisé ce pays comme champ de bataille de leurs affrontements successifs. Elles en ont pompé l'ensemble des richesses durant l'époque coloniale avant d'en faire l'immense terrain d'une partie d'échecs dévastatrice.
 
Le vélo à crécelle revient à la charge, il est temps d'aller se coucher.


 
Hô-Chi-Minh-Ville, Sud-est asiatique, vendredi 22 novembre 2013.
 
9 heures.
Ce voyage ne me confronte pas qu'à des problèmes politico-philosophicoexistentiels de grande envergure. J'avoue ici que, depuis plus d'une semaine, la robinetterie de mes multiples salles de bain successives me laisse perplexe jour après jour. À chaque pays, à chaque région, ses codes et ses usages. Victime de mon enthousiasme naïf et d'un manque certain de patience, j'en garderai quelques réveils glacés et de légères brûlures sans conséquence.
Je commence la journée avec une petite soupe phô bien pimentée pour le petit déjeuner, histoire de démarrer couleur locale, le tube digestif blindé d'anticorps. Ça peut toujours servir par ici.
Salvatore, Marc, Christophe et moi partons nous balader en ville. Mon idée est d'aller voir les rives d'un des bras du Mékong de plus près. J'ai déjà regardé la carte pendant la nuit et ça semble jouable à pied.
Dès les premiers pas dans la rue, beaucoup de monde et de bruits partout, les gens sont totalement hyperactifs. Une circulation monstre, bruyante, puante, stressante, il est clair que de jour le charme de cette ville opère moins que de nuit. En plus il fait une chaleur du diable.
Le quartier est en totale mutation, les buildings poussent partout au beau milieu des maisons populaires promises à une destruction certaine.
Les carrefours sont très difficiles à traverser. On reste planté au milieu de la route de longues minutes en plein soleil avant de bénéficier d'une rare accalmie de trafic. Et alors là il faut prendre son courage à deux mains et y aller au bluff. La meilleure technique est de s'engouffrer sans hésiter et de traverser de biais, face aux véhicules qui se rapprochent en regardant les conducteurs droit dans les yeux.
Étonnés, ils consentent à modifier leur trajectoire. En général ça fonctionne, en tout cas pour l'instant ...
Le fleuve est un gigantesque port sans fin qui se faufile comme un serpent dans la ville. Les rives ne sont pas très accueillantes et sentent franchement mauvais, mon idée n'était vraiment pas terrible.
Sur le chemin du retour nous passons à côté d'un immeuble officiel. Dans le jardin trônent plusieurs avions et hélicoptères américains, glorieuses prises de guerre d'il y a bientôt quarante ans. Il s'agit du "Musée des vestiges de guerre", anciennement appelé " Musée des crimes de guerre chinois et américains". Le nom du musée à changé pour des raisons diplomatiques il y a environ vingt ans, mais le contenu du musée est resté le même. On y trouve toutes les preuves des atrocités perpétrées en particulier par les Américains, et les témoignages de leurs conséquences aujourd'hui encore, comme les malformations de nouveaux-nés dues à l'agent orange déversé pendant près de quinze ans. Ce produit, fabriqué par la même entreprise qui commercialise aujourd'hui le désherbant "Roundup" et les semences transgéniques qui peuvent lui résister était conçu à base de Dioxine. La mise au point s'est faite au Vietnam avant d'en commercialiser la version civile dans le monde entier.

 
14 heures.
 
Nous jouons ce soir dans la grande salle du conservatoire de musique de Saigon. Un édifice qui date de l'époque des Français, doté une belle salle de type classique, un peu comme chez nous. Avec son parterre et ses balcons de sièges capitonnés, elle peut accueillir environ cinq-cents places.
Ngan m'avais promis un Steinway, et j'hérite d'un grand Fazioli de concert pour ainsi dire neuf. Mis à part l'accordage, c'est du grand luxe !
Sur scène nous sommes plutôt bien servis, mais dans la salle Salvatore lutte comme un beau diable pour que les lignes branchées sur scène arrivent jusqu'à sa table de mixage avec un rapport signal bruit acceptable. Pendant plusieurs dizaines de minutes c'est loin d'être le cas. J'en profite pour pianoter un maximum sur le monstre de plus de trois mètres gracieusement mis à ma disposition.
Pendant ce temps une averse extrêmement violente s'abat sur la ville. Des trombes célestes se déversent sur les toits. Les rues et les trottoirs sont instantanément gorgés d'eau. L'air, même à l'intérieur de la salle, est rapidement saturé d'humidité.
C'est un peu malsain car je me retrouve vite trempé alors que l'air conditionné de la salle est glacial.
En fin de sound-check, nous répétons avec une danseuse du Conservatoire. Elle fera une apparition sur "The Walk of the Giant Turtle", en fin de spectacle. Nous jouons le morceau deux fois pour qu'elle puisse prendre ses marques. Ça sonne chaud, rond, velouté et puissant. Avec ce piano Fazioli, je sens que l'on fera de belles choses ce soir. Je me réjouis d'avance.
La pluie a cessé lorsque nous mettons le nez dehors. L'air est devenu plus frais et il y a de grosses flaques d'eau partout.

 
20 heures.
 
Peu avant le concert je sens que je couve une crève. Ça devait arriver tôt ou tard, avec ces chaud-froid incessants, avion, clim, chaleur, pluie …
La salle est pleine, le public plutôt attentif et concentré. Dès le début, il y a une telle ronflette sur mon clavier électronique et mes amplis que je décide de passer au piano pour la plupart des morceaux. Ce concert sera plus acoustique avec un cachet particulier, de bonnes surprises en quantité, une jolie énergie et beaucoup de fraîcheur.
Une fois sorti de scène, je ne ressens plus aucun symptôme de ma crève naissante. Oubliés, volatilisés, disparus, les frissons et sueurs de tout à l'heure sont de l'histoire ancienne. J'ai dû repousser tout ça très loin, au fond de moi, simplement en jouant.
Nous restons jusque tard dans la nuit sur une terrasse près de l'hôtel.
Tout comme hier l'ambiance n'a rien à voir avec la ville de jour.
Il y a encore une quantité non négligeable de monde et de scooters bien sûr. Mais ce remue-ménage, ces sons et ces lumières sont maintenant auréolés d'un délicieux filtre suave et sucré.
Même les klaxons ont l'air plus doux, plus courts, une simple marque de politesse pour annoncer leur présence.
Ici la magie de la nuit opère, c'est certain.
Est-ce le simple plaisir de la fraîcheur retrouvée ?
Probablement.
Mais la bière y est peut-être aussi pour quelque-chose …


 
Hô-Chi-Minh-Ville, Sud-est asiatique, samedi 23 novembre 2013.
 
9 heures.
 
Les nuages ne laissent que peu de place au bleu du ciel et la lumière est bien grise ce matin. Je suis un peu triste de devoir déjà quitter cette ville, mais la perspective de découvrir Hanoï tout à l'heure me console facilement.
J'attaque cette future journée de découverte en prenant des forces dès le petit déjeuner avec un copieux Bun Bo : bouillon avec pâtes de riz, soja, basilic, épices, citronnelle, bœuf, et piments évidement.
Notre fidèle et courageuse Ngan, qui a fêté son anniversaire toute la nuit, nous attend devant l'hôtel pour nous accompagner jusqu'à l'aéroport. Son tempérament rieur et chaleureux aura incontestablement contribué à colorer notre séjour et notre perception de cette ville. Nous la quittons une demi-heure plus tard, le cœur serré.

 
12 heures.
 
Durant ce vol nous traversons tout le pays en remontant plus de mille kilomètres vers le nord. On ne voit malheureusement rien depuis l'avion, le sol est couvert de nuages. Je feuillette le journal de la Vietnam Airlines et tombe sur un article qui retrace la carrière du général Nguên Giap, véritable gloire nationale, mort tout récemment. Déjà actif contre les envahisseurs japonais en 1945, grand héros de l'indépendance vietnamienne, artisan de la débâcle française à Dien Bien Phu et de la capitulation des Américains à Saigon en 1975, le "Napoléon rouge" est ici présenté comme un des vingt plus grands stratèges de l'histoire de l'humanité. Réalité ou propagande, difficile à dire. Ce qui est certain, c'est que le régime vietnamien d'aujourd'hui a encore besoin de se gargariser de ses héros d'hier jusque dans les revues de sa compagnie d'aviation.

 
Hanoï, 14 heures.
 
Le temps est toujours couvert mais la température a bien dû baisser de dix degrés. Au premier abord, le Noi Bai International Airport de Hanoï est fort petit et bien vieillot pour un aéroport de capitale. Alors que nous attendons nos valises près d'un vieux tapis roulant pas bien long et sans carrousel, une envie pressante me pousse aux toilettes. C'est la cohue générale chez les hommes, mais, étonnamment, pas grand monde du côté des dames. Dans la file d'attente, je suis pris en sandwich entre deux types en pleine conversation téléphonique. Mon tour venu, je me retrouve à uriner debout, toujours collé entre les deux mêmes types qui n'arrêtent pas pour autant leurs portables. Ils parlent très vite et très fort et ressortent des toilettes en continuant leur conversation. Je savais les Vietnamiens hyperactifs mais pas au point de désacraliser ce type de rituels.
Dès les premiers pas dehors, nous constatons que ce vieil aéroport désuet est encerclé par un immense chantier. Partout, des routes, des bretelles d'accès et des terminaux grandiloquents sont en construction.
Nous quittons rapidement cet univers moderne et "prometteur", car la grande route de la ville nous mène à travers champs avant de longer un petit village de baraques toutes simples. L'ambiance est campagnarde maintenant : un commerçant vend ses légumes au bord de la route, un garage ouvert fait commerce de pneus usagés, une vieille fait la popote devant la maison tandis que des enfants jouent près d'une chèvre attachée à un piquet.
Changement de décor quelques minutes plus tard. Nous longeons une énorme usine Panasonic dont la taille des bâtiments doit allègrement dépasser le kilomètre. J'apprends plus tard sur internet que la capacité de production mensuelle de ce mastodonte est de trois millions et demi de pièces, plus de cent mille par jour ! Ironie du sort, la Chine commence à avoir des standards de production trop coûteux, et notamment un trop gros risque de grève. La tendance actuelle est donc à la délocalisation des unités de production vers le Vietnam, pas encore assez émergeant pour se permettre d'être trop gourmand. Comme quoi, dans la logique de la mondialisation, on est toujours mieux servi par moins bien loti.
Cette zone industrielle gigantesque laisse subitement la place à un terrain composé d'une multitude de petits jardins potagers. Les milliers de travailleurs de l'usine ontils droit chacun à leur petit espace de culture personnel ? J'aimerais bien le croire. Nous franchissons ensuite l'immense Fleuve Rouge qui n'a de rouge que le nom.
Cette énorme masse d'eau brun sale de plus d'un kilomètre de large marque la limite entre campagnes et zones urbaines. Au loin, sur l'autre rive, des forêts de grues géantes se dressent au chevet d'innombrables squelettes de béton nus et gris. La périphérie de cette ville de six millions d'habitants n'est qu'un chantier sans fin. Un pont en construction surplombe un quartier en guenilles. Notre route longe sur la droite une voie ferrée où roule un train de marchandises interminable. De l'autre côté, les bulldozers côtoient les quelques vieilles cabanes, jardins et palmiers encore rescapés. Les scooters commencent à se faire plus nombreux. Il y en a même un qui roule avec une armoire à deux portes attachée à l'arrière !
Nous passons sous une sorte d'arc de triomphe glorieusement coloré et arrivons en pleine ville, la densité de la circulation est là pour en attester. Camions, voitures, motos et piétons, tout le monde est à jouer des coudes à petits coups de klaxons, parfois en slalomant à contresens !
Soudain, au détour d'une grande artère, notre petit véhicule bifurque à droite et là c'est un autre monde, autre chose, une autre ambiance, et carrément une autre époque qui s'offre à nous !
Nous restons tous la bouche béante et les yeux grand ouverts collés aux vitres du bus pour ne pas perdre une miette de ce spectacle singulier. En à peine quelques mètres, nous voilà tout simplement revenus près d'un siècle en arrière dans un décor qui ressemble à celui de Tintin et le Lotus Bleu !
Nous venons de pénétrer dans la vieille ville. C'est un dédale de petites rues étroites et ombragées, bordées de maisons de différentes époques, plutôt de taille modeste. Les couleurs sont gaies et chaleureuses. Enfin une ville avec des rues à visage humain !
Ça fourmille de partout, motos, voitures, camions et un nombre impressionnant de piétons. Mais dans ces petites rues à sens unique, même si ça roule dans tous les sens à la fois, les gens nous apparaissent très proches. On voit l'expression de leurs visages, on entend le son de leurs voix et les chants des oiseaux qui se mélangent harmonieusement aux bruits des klaxons.
Nous passons dans une rue où l'on ne trouve que des magasins de jouets, deux petits chiens se disputent pour rire sur le trottoir, la suivante est la rue des casseroles et des cuivres, puis celle des objets sculptés dans le bois.
Nous sommes dans le vieux quartier des "trente-six rues et corporations", le cœur historique de la ville. Ici, les noms des rues rappellent les marchandises qui y étaient vendues ou qui le sont toujours. Au quinzième siècle, le roi voulut avoir sous la main l'ensemble des ouvriers, tous corps de métiers confondus. Il les fit déménager des villages environnants et les regroupa dans ce quartier, voisin de son palais.
Les noms des rues ont traversé les siècles, les marchandises à vendre se sont octroyé de petites libertés avec le temps, mais la tradition est restée : rue de la soie, rue du coton, rue des vermicelles, rue du chanvre, rue des cercueils, rue des voiles, rue des nattes, rues des médicaments, rues des bols, rue des grillades de poisson ...
La ville, cette partie-là du centre ville en tout cas, a visiblement bien moins souffert de la guerre que Saigon. Les maisons sont pour la plupart encore anciennes. Ce quartier a d'ailleurs été classé par le gouvernement vietnamien il y a une vingtaine d'années.
Nous prenons possession de nos chambres dans un hôtel situé en plein cœur de ce vieux quartier, rue Hang Manh, la rue des instruments de musique ! Nous jouons ce soir, et demain dimanche c'est jour de vacances, le seul véritable day-off de la tournée. Nous ne quitterons Hanoï que lundi matin. Ce séjour "prolongé" nous offre enfin le luxe de pouvoir donner notre linge à laver au service d'hôtel.
Ce soir nous jouons à "L'Espace", la salle du centre culturel français, sur un grand boulevard dont quelques immeubles font penser à certaines villes de province d'outre-Léman. Les Français ont laissé bien des traces ici. À l'extrémité du boulevard, de l'autre côté d'un rond-point, l'Opéra de Hanoï nous dévisage étrangement : c'est une réplique miniature et plus colorée du Palais Garnier de Paris. "L'Espace" ressemble à un vieux cinéma, des boiseries et des sièges capitonnés, avec une scène aussi large que peu profonde, comme un écran de cinéma.
En guise de Rhodes, j'ai encore droit à un modèle électronique japonais. Le piano, un vieux Yamaha fatigué comme je n'en ai encore jamais vu, a des marteaux qui ressemblent à de vieux mégots de cigarettes. La climatisation est très agressive, je ne dois pas y être insensible car, comme hier, je me sens fiévreux avant le concert. Nous faisons la connaissance de Patrick, l'organisateur local, mais également l'instigateur de cette tournée en Asie. C'est lui qui a travaillé avec Laurent depuis de longs mois pour fédérer l'ensemble des Instituts Français sur ce projet.
C'est un type étrange. Avec le travail qu'a représenté toute cette organisation, il devrait être heureux et motivé de nous rencontrer. Pourtant il ne manifeste rien de comparable. Ce jour là je lui serre trois fois la main et trois fois il regarde ailleurs. Pour moi, ça fait trois fois de trop.
 
Dès le début du concert, comme hier à Saigon, j'oublie mes soucis de santé en un tournemain. Le concert décolle et restera suspendu, fragile et magnifique de bout en bout. Les morceaux acoustiques avec ce vieux piano défoncé apportent un charme spécial, un peu comme dans un vieux film.
Après le concert Patrick nous pousse à accélérer le démontage car il craint de ne plus rien trouver d'ouvert pour manger. Bien étrange pour un samedi soir dans une grande ville …
Nous retournons dans la vielle ville, dans une de ces petites rues pleine de charme et de vie. C'est la fête, les gens sont gais, il y a de la musique et des rires. Lorsque nous entrons dans le restaurant, une petite gargote pour touristes et autochtones, il est déjà presque 23 heures. Le repas est très sympa.
Comme d'habitude nous commandons et mangeons de tout, nous nous permettons même de recommander ce que nous avons préféré.
Soudain, à minuit pile, plusieurs coups de sifflets retentissent dans la rue. Depuis l'intérieur du restaurant, on voit des militaires à casquettes passer en faisant de grands signes le sifflet rivé à la bouche. La musique s'arrête et les rues se vident instantanément.
Il est minuit, et la vie c'est fini.
Nous plions-payons-partons vite fait, en trois ou quatre minutes durant lesquelles le personnel du restaurant nous dévisage très tendu. Visiblement on ne plaisante pas avec le règlement.
Dans la rue, le long des devantures désertes, les commerçants lavent les pavés à grande eau tandis qu'une dernière poignée de jeunes enfourchent leurs motos pour rentrer chez eux.
Quelques vagues lumières subsistent encore car on arrive toujours à distinguer où l'on met les pieds. Mais la ville s'est vidée et éteinte en quelques minutes à peine. Patrick nous explique que le règlement est extrêmement strict : le samedi, la vieille ville ferme à minuit, point barre. Et en semaine, dans les autres quartiers, c'est encore pire, tout s'éteint dès neuf heures du soir !
Le régime socialiste a la main ferme ici, et il applique le couvre-feu comme s'il y avait encore la guerre.
C'est totalement surréaliste !

Benoît Corboz
Mercredi 13 Novembre 2013
Le monde des fourmis 3/5

Hanoï, Sud-est asiatique, dimanche 24 novembre 2013.

 
Cette nuit, nous sommes rentrés à pied en suivant les indications de Patrick. Nous aurions peut-être mieux fait d'y aller à l'instinct, car j'ai l'impression d'avoir parcouru deux fois le tour du quartier avant de parvenir à l'hôtel. Qu'importe, l'ambiance particulière de ces rues désertes dans un monde suspendu et onirique n'était pas désagréable, au contraire. Un peu comme si l'on s'était baladé de nuit dans les décors d'un film des années vingt, alors que les acteurs, les figurants et les techniciens sont déjà tous rentrés se coucher.
Dans ma chambre, cette satanée douche m'a encore joué un vilain tour. Hier soir et ce matin, je me suis à nouveau ébouillanté. Ce système de triple robinetterie auquel je n'ai absolument rien compris me réserve probablement le même sort ce soir et demain matin.
Aujourd'hui c'est congé ! Pas de concert ni de voyage. Je vais pouvoir mettre à profit ces vingt-quatre heures de vacances pour faire le touriste à Hanoï.
J'ai cogité un moment sur internet cette nuit, et mon idée est d'aller faire la traversée piétonne d'un vieux pont au-dessus du Fleuve Rouge, le pont Long Biên. C'est un édifice construit à la fin du dix-neuvième siècle par les Français, conçu par Gustave Eiffel en personne. A l'époque, les habitants qui l'ont vu se dresser sur le fleuve l'appelaient le dragon d'acier. Durant la guerre du Vietnam, il était encore la seule et unique voie permettant de traverser le fleuve; il a donc été la cible de multiples bombardements américains. Plusieurs parties ont dû être réparées mais le pont ne s'est jamais écroulé et il est devenu l'emblème de la résistance à l'envahisseur impérialiste. L'idée court à l'heure actuelle de faire du pont et de l'île qu'il surplombe un gigantesque musée.
J'embarque Marc, Christophe et Salvatore dans mon expédition. Mais avant tout il me faut un plan de la ville, car ce quartier des trente-six rues est un dédale inextricable, et sans filet je ne pourrai que m'y perdre.
À la réception de l'hôtel on m'assure que je peux en acheter au bord du lac Hô Guom, le lac de l'épée restituée. C'est un petit lac à la lisière de la vieille ville. Il n'est pas bien loin, nous l'avons aperçu hier soir lors de notre retour du restaurant.
C'est dimanche, mais ici tout le monde travaille, les petits magasins officiels bien établis en devanture des façades de maison comme les commerces de trottoir plus ou moins sommaires, avec seulement quelques caisses, quelques cartons ou parfois simplement la marchandise posée à même le sol.
La plupart des piétons marchent dans la rue, intégrés aux voitures et aux nombreux scooters. Ce mélange fonctionne plutôt bien. Ça ne roule pas vite mais dans tous les sens à la fois, au rythme de petits coups de klaxon brefs et légers.
Nous faisons le tour complet du petit lac sur une jolie promenade piétonne pour flâneurs et touristes. La végétation est magnifique. De grands arbres séculaires aux formes fantaisistes, des pancoviers, des banians et autres aliboufiers cachent en certains endroits les immeubles de la ville, et l'on pourrait même parfois, en faisant abstraction des bruits de la circulation, se croire en pleine campagne.
Nous sommes arrêtés tous les cent mètres par de jeunes étudiants vietnamiens, à vrai dire de jeunes étudiantes vietnamiennes, avides de connaissances concernant notre provenance et les raisons de notre séjour ici. La discussion est à chaque fois ponctuée d'inévitables séances photo souvenir.
Je trouve mon bonheur dans un petit kiosque qui tourne le dos au lac. Correctement équipés, nous pouvons maintenant nous attaquer sans crainte au fameux quartier des trente-six rues, qu'il faut remonter vers le nord jusqu'à croiser la voie de chemin de fer qui nous mènera au pont.
Dès les premiers pas, il y a profusion de vendeurs, d'acheteurs et de touristes, ce n'est pas une surprise. On avance lentement tant il y a de monde dans ces rues étroites. Étonnamment, cette densité apporte une impression de proximité presque familiale.
Ces gens, ces couleurs, ces paroles, ces sons que l'on peut côtoyer, sentir et respirer de si près deviennent maintenant un spectacle de vie auquel nous sommes tout naturellement conviés, enfin délivrés du stress d'une circulation routière bien obligée d'épouser pour le coup le rythme des piétons qui encombrent les rues. Les magasins fixes et officiels respectent pour la plupart le thème de chaque rue : la rue des commerçants de vins, la rue des chapeaux, la rue des couteaux, alors que les petits commerces de trottoirs, probablement itinérants, ne vendent généralement que de la nourriture, à vrai dire pas toujours dans des conditions très engageantes.
Des crevettes grises et vertes posées par terre sur de grosses assiettes métalliques sont aux premières loges des centaines de pots d'échappement de scooters. Elles n'ont pas vraiment l'air en pleine forme. D'ailleurs, même la vendeuse assise en tailleur derrière ses assiettes se protège la bouche avec un foulard. C'est dire à quelle marinade de gaz de fioul sa marchandise doit être assaisonnée.
Nous remontons vers le nord et longeons le marché couvert. Ici tous les commerces sont totalement mélangés. Cela va de la nourriture aux jouets en plastique, en passant par le matériel de pêche, les piles et les produits ménagers. Les stands de poissons séchés sont particulièrement odorifères, ceux des vers et des serpents d'eau pas très appétissants.
Après une bonne heure de déambulation vers le nord, nous croisons la vieille voie ferrée surélevée, effectivement ça n'a pas l'air tout neuf. Nous n'avons plus qu'à la suivre en direction du fleuve. Arrivé à la limite du quartier des trente-six rues, on accède au pont par un vieil escalier de pierre en colimaçon qui débouche directement sur les rails de trains qu'il faut traverser pour atteindre une petite gare. C'est un petit édifice en piteux état de la taille d'une grande salle de classe, avec un ou deux guichets et des chaises où plusieurs voyageurs somnolent.
Ici, ni les escaliers, ni les barrières, ni la gare, rien ne donne l'impression d'avoir vraiment changé depuis l'époque des Français, si ce n'est les rails qui ont trois écartements bien différents, les moins rouillés doivent être les plus récents.
Un peu comme dans le plan de fin d'un vieux film, la voie ferrée s'en va droit devant et se perd dans la légère brume remontant du fleuve. Christophe s'installe en plein centre pour immortaliser le spot avec son appareil photo. Le sentant un peu anxieux, nous lui assurons que nous le préviendrions à temps si un train devait arriver silencieusement dans son dos. Mais les rails ont l'air si déformés par la rouille qu'il semble peu probable que des trains puissent encore y rouler. Pourtant il y a bien du monde à la gare ...
Nous empruntons le petit chemin piéton qui longe la voie de chemin de fer sur la droite. Le pont surplombe maintenant un grand boulevard qui jouxte le quartier des 36 rues. C'est une grande artère d'une bonne trentaine de mètres de largeur. Ici ça roule vite et les voitures, camions, autobus, motos, vélos et piétons se croisent dans tous les sens dans un capharnaüm redoutable.
Les véhicules les plus petits sont souvent les plus lourdement chargés. Une vieille dame traverse la grande route en poussant un vélo enseveli sous un stock de tissus multicolores. Elle slalome sans souci entre les véhicules qui arrivent de partout.
Lorsqu'un gros camion ou un bus passe sous nos pieds, les vibrations des barrières rouillées du pont sont telles que l'on est en droit de se demander s'il supporterait encore le passage d'un train.
De l'autre côté du boulevard, le pont s'élargit car deux petites routes pour motos viennent se greffer de part et d'autre de la vieille voie ferrée. Elles sont alimentées en flux continu par des rampes venues du bas, bordées à l'extérieur par deux sentiers piétons bien précaires qui longent le vide.
Nous marchons désormais sur de simples petites dalles de béton armé, bêtement posées sur l'armature métallique qui vient supporter des rambardes latérales de plus en plus rouillées et difformes. Les dalles sont branlantes, certaines ont plus de jeu que d'autres, beaucoup plus de jeu.
Les motos défilent en grand nombre en sens unique par lot de une, deux ou trois, alors que, sur notre petit sentier, nous sommes bien seuls.
L'ensemble est dans un état de délabrement plutôt inquiétant. Sous les rails, les traverses pourries ou usées ont perdu parfois jusqu'à la moitié de leur volume, et les fameuses ossatures de poutrelles métalliques chères à l'ingénieur Gustave Eiffel n'ont pas bénéficié ici du même entretien que celles d'un célèbre monument parisien.
À quelques endroits des travaux ont été entrepris, probablement à la suite des bombardements américains. Une grosse attelle métallique vient alors soutenir l'ensemble de la structure sur quelques mètres, les poutres sont moins vérolées et la peinture d'un gris plus clair.
Nous marchons à contresens de la voie des motos que nous longeons. Ce n'est pas plus mal car on voit le danger venir d'en face. L'espace est restreint, le sentier piéton doit faire à peine plus de soixante centimètres de large et la voie moto peut-être deux mètres. Lorsque les motards arrivent à pleine vitesse par rangées de deux il vaut mieux par prudence se rabattre sur le côté, en évitant de s'appuyer trop fort sur les rambardes métalliques, décidément bien fatiguées.
Le Fleuve Rouge est encore loin. Pour l'instant nous surplombons un quartier pauvre, quelques maisons de pierres et des cabanes de bois et de tôle sur quelques centaines de mètres. Puis les maisons font place à de grands et beaux jardins potagers. La végétation, jouissant de l'irrigation du fleuve tout proche, est riche de couleurs vives et fortes.
Au centre d'un de ces jardins, un étrange manège attire mon attention. Plusieurs personnes sont affairées autour d'une sorte de ring circulaire. L'un d'eux apporte un coq et le dépose dans l'arène, puis un autre apporte un second coq. Pas de round d'observation, le combat démarre au quart de tour mais ne dure que peu de temps, une minute peut-être, puis les coqs sont séparés. Il ne s'agit probablement pas d'un vrai combat mais d'une simple séance d'entraînement pour aiguiser l'agressivité des futurs gladiateurs.
Je reprends la marche en direction du fleuve, les autres suivent un peu plus loin. La végétation se fait plus sauvage. Bientôt il n'y a plus que de la vase et des roseaux, puis enfin l'immense Fleuve Rouge, dont l'eau couleur de boue glisse lentement à quelques quinze-vingt mètres sous mes pieds.
À chaque pas les petites dalles ont une stabilité imprévisible car leur épaisseur est très variable. Sur certaines d'entres-elles, le béton a été considérablement mangé par le temps. J'essaie de poser mes pieds à cheval sur deux dalles à la fois, me disant que statistiquement il y a peu de chances pour que deux dalles contiguës lâchent au même moment.
Derrière moi j'entends Marc, le seul véritable ingénieur en mécanique du groupe, émettre quelques doutes quant à la fiabilité de l'édifice : "Tout allait pour le mieux depuis si longtemps lorsque, soudain, sans prévenir, ..."
Sentant poindre parmi mon équipe le souffle du doute, voire le vent de la mutinerie, je repars en première ligne et prends même une bonne avance histoire de motiver les troupes.
Quelques centaines de mètres plus loin, nous passons une sorte de cabane de gardien délabrée qui ferait une très bonne photo de pochette d'album. Le pont s'élargit sur quelques mètres, donnant place à une aire de repos où nous croisons des vendeurs de maïs grillé. Certains motards s'arrêtent pour se rassasier.
Il doit être midi maintenant, le ciel est bien dégagé et le soleil commence à taper fort. Les motos continuent de défiler à un rythme impressionnant, parfois chargées de ballots presque aussi larges que la route !
Je reprends la marche, toujours en première ligne. Quelques minutes plus tard nous arrivons au dessus de la grande île en plein centre du fleuve. Après une première barrière de végétation, si touffue que l'on croirait arriver en pleine brousse, nous surplombons ensuite de magnifiques jardins cultivés, des champs de maïs et de bananiers géants dont les plus hautes branches effleurent parfois les barrières du pont. Je m'imagine avec l'agilité d'un singe, je pourrais alors me lancer dans le vide et me laisser glisser sur les feuilles géantes comme sur un toboggan avant d'atteindre le tronc des arbres. Mais je ne suis qu'un homme, et pas des plus agile. Heureusement, les Vietnamiens ont prévus de grandes rampes en bois de chaque côté du pont permettant de descendre à terre pour rejoindre le centre de l'île.
Je passe devant quelques vendeurs de maïs et continue ma marche en avant pour attaquer le secteur du pont qui surplombe la deuxième moitié du fleuve.
De ce côté-ci, l'état des matériaux semble encore plus précaire. Les poutres de fer posées sur les gros piliers de béton qui nous soutiennent ne ressemblent plus qu'à des amas de rouille sans forme, les dalles de béton jouent des claquettes et la barrière qui nous sépare du vide vacille de plus belle.
Au loin dans la brume apparaît vaguement de la berge d'en face une multitude de silhouettes fluettes, désordonnées et peu avenantes. Probablement un lot de baraquements de tôle et de bois derrière une première grande zone de roseaux marécageuse, puis deux ou trois blocs de béton moches en arrière-fond.
Les scooters et les motos continuent leur cirque, inlassablement.
Combien en avons nous croisé ?
Mille, dix mille, probablement plusieurs dizaines de milliers !
Avec un, deux, trois ou quatre passagers, et parfois des chargements qui défient l'entendement. On en a même vu un qui transportait derrière lui l'intégralité de sa chambre à coucher !
J'ai repris un peu d'avance sur les autres. Je dois maintenant avoir franchi les trois quarts de la longueur du pont, pas loin d'un kilomètre et demi.
Le soleil tape au maximum maintenant. L'absence de vent ajoutée à l'humidité venant du fleuve rend la chaleur vraiment pénible et j'ai les habits complètement trempés de sueur.
Loin derrière moi, Marc m'appelle. Il me fait de grands signes. Je reviens vers lui. Mes compagnons restés un peu en arrière complotent quelque chose.
Ils me rappellent à l'ordre et me persuadent que nous avons vu ce qu'il fallait voir. Je ne m'obstine pas, à vrai dire je souffre de la chaleur depuis un bon moment déjà et leurs réclamations m'arrangent un peu.
Nous rebroussons chemin pour atteindre l'île, empruntons les rampes de bois pour descendre à terre, longeons quelques plants de bananiers puis remontons de l'autre côté du pont pour repartir en direction de Hanoï.
Il fait toujours aussi chaud, les dalles de ce côté-ci ne sont guère plus stables, et les escadrons de motos et scooters roulent toujours en sens inverse.
Je reprends la marche, mais cette fois en queue de convoi. Je crois que les autres sont plus impatients que moi de retrouver la terre ferme.
Un rameur solitaire passe le pont sur une vieille embarcation de bois et de bambou. Il glisse silencieusement sur l'eau et m'apparaît tout en bas, au travers des petits espaces entre mes pieds et les dalles de bétons ébréchées, puis il s'éloigne tranquillement vers le nord.
Chaque coup de rames brasse l'eau du fleuve et fait remonter en surface un liquide huileux aux reflets verts et dorés. Dans le sillage de la vieille barque, les empreintes successives des efforts du rameur restent accrochées les unes derrière les autres formant une série de vertèbres bien alignées.
Le bateau s'en va tranquillement, à son rythme, suivi de près par la silhouette mystérieuse et ondulante d'une espèce de squelette de gros poisson-reptile sorti du fond de l'eau comme de la préhistoire.
Soudain tout se met à trembler : les dalles, les barrières et la voie des motos ! Les rails, les poutres et les rivets de métal, soumis à un effort nouveau, grincent, crissent et gémissent sous la contrainte. Les vibrations ébranlent jusqu'aux piliers du pont, et même le fleuve, d'un élan solidaire, commence à remuer.
Le squelette préhistorique prend peur, il se déforme, brouille son image et plonge en profondeur. Un halo grave et profond remplit l'espace sonore tout entier et engloutit d'une traite le bruit des moteurs de motos.
Un train arrive dans mon dos !
Il roule à faible allure mais pourtant dégomme tout sur son passage. Seule la scansion régulière des roues à chaque jonction de rails ressort de ce magma de décibels désordonnés.
Au même moment, un couple de jeunes stoppe son scooter à ma hauteur. La passagère toute vêtue de rose et de blanc prend la pose dos au train et se laisse photographier dans son déguisement de mariée-bonbon par son conducteur photographe. En arrière-fond, les wagons de voyageurs défilent lentement, grisvert-jaunes, vieux, sales et fatigués.
Le train et son lot de vibrations bruyantes s'éloignent maintenant et les bruits de moteurs des moustiques à deux roues émergent à nouveau.
Je croise un enthousiaste, encore un, qui transporte au moins quatre cents pneus de voiture sur sa moto. Il bloque toute la voie. Derrière lui, des dizaines de motards se pressent sans pouvoir le dépasser.
Le pont rejoint enfin la berge et surplombe un bidonville implanté sur une immense décharge publique. Sur plusieurs centaines de mètres, la puanteur et les déchets fumants se mélangent aux baraques de tôle, de bois et de cartons. Une poignée d'habitants de ce quartier poubelle s'affairent à dénicher ce qui pourrait leur être utile.
Et moi je suis là, accroché à ma barrière tremblante, à les regarder de haut dans leur vie de misère. Mal à l'aise, je tente de hâter le pas. Mais la chaleur oppressante, l'odeur âcre des déchets en décomposition, les gaz d'échappement des milliers de scooters, et le soleil qui tape comme un sourd depuis déjà deux bonnes heures m'empêchent d'avancer plus vite. Je sens mon souffle de plus en plus court et dans ma gorge comme un caillou gluant et brûlant.
Je retrouve mes amis à la sortie du pont, au bord du grand boulevard, à deux pas de la vieille ville.
Je suis complètement vidé, mort de chaud, de soif et de fatigue.
J'emprunte la bouteille d'eau de Marc et, à plusieurs reprises, je bois et me racle la gorge, recrachant violemment à chaque fois le liquide sur le trottoir pour tenter de me libérer de toute la crasse qui est en moi.
Nous nous séparons en milieu d'après-midi, rue des Ferblantiers, à proximité de l'hôtel. Je me balade seul encore une bonne heure dans ces rues magiques. Mais à partir de dix-sept heures, alors que la nuit tombe, le volume de la circulation augmente subitement pour atteindre l'overdose.
Sur la route les piétons ne sont plus les bienvenus maintenant, et ces petites rues jusque-là charmantes et exotiques deviennent stressantes, dangereuses et invivables. Ça commence à klaxonner fort et agressif et il faut rester très concentré pour s'en sortir indemne.
Je tombe sur plusieurs magasins d'articles divers dédiés à la gloire du régime et de l'armée. Tout près de l'hôtel, une boutique plutôt cossue qui ressemble à une galerie d'art expose et vend une collection de gravures de propagande anti-américaine datant de la guerre : "Nixon, voici sur qui tombent tes bombes !" avec l'image d'un bébé dans son landau sous les bombardements.
Ou une autre où l'on voit de jeunes garçons planter un petit arbre avec comme légende : "Toutes les forces sont unies pour lutter contre l'envahisseur américain".
Ce magasin joue-t-il encore un rôle de propagande actif, implanté là pour rappeler à chacun à quel point l'ennemi était mauvais et combien le régime a su se montrer vaillant et fort ? , ou veut-il simplement commercialiser des objets qui montrent une réalité esthético-historique, comme l'on vend des affiches Art-Déco dans les shops branchés de toutes les vieilles villes du monde ?
Tout est ambigu ici. Cette obsession de maintenir en vie les choses du passé – ces magnifiques rues, ces ponts brinquebalants, ces affiches guerrières -, est-ce l'expression du rejet d'un présent synonyme de loi du marché capitaliste, ou une simple nostalgie boboconservatrice de bon ton ?
 
Je rentre à l'hôtel prendre une douche et me reposer un moment. Je rejoindrai les autres plus tard. Ils m'ont laissé l'adresse de leur restaurant. Je vois à peu près l'endroit car nous y sommes passés ce matin. Même sans plan, je suis à peu près certain de les retrouver.

 
20 heures 30.
 
C'est du délire total !
Les rues sont littéralement prises d'assaut par une marée humaine. Difficile d'avancer dans ces conditions. À croire que la ville entière s'est donné rendez-vous dans ce quartier des trente-six rues.
Après plus d'une heure d'hésitations, de va-et-vient, de retour sur mes pas parfois plusieurs fois de suite, je trouve enfin ce satané restaurant. Le pire c'est que je tombe dessus par hasard, au plus grand mépris de la logique de cheminement que je m'étais fixé au préalable. Avec la nuit tombée et la foule en masse, je n'ai plus rien retrouvé des rares repères de cet après-midi.
Je rejoins mes amis à l'étage, sur une terrasse bondée avec vue imprenable sur un petit local qui sert de cuisine. Ils ne m'ont heureusement pas attendu pour manger. Je choisis un plat alors qu'ils en sont à commander leur café.
Christophe, qui dans une autre vie a fréquenté professionnellement les cuisines d'un restaurant étoilé, nous éclaire sur le spectacle croustillant qui se déroule sous ses yeux.
Ils sont cinq gars en sandales à bosser dans cette cuisinette d'à peine neuf mètres carrés. Il doit faire une chaleur d'enfer. La plupart sont torse nu.
Autant dire que s'il y en a un qui s'encouble avec une marmite d'eau bouillante ou de friture, ça va faire des dégâts.
La patronne, qui n'arrête pas de foncer à droite à gauche, arrive à notre table avec les cafés. Pour le plus grand malheur de mes amis, elle leur apporte des Irish Coffee en guise de café Italien ! Salvatore fait une de ces têtes ...
Pendant ce temps, en cuisine, un type avec la clope au bec sort les nouilles déjà précuites et les dispose à mains nues dans les bols des clients disposés sur une poubelle qui sert de plan de travail. Par l'ouverture du passe-plat noir de crasse, on aperçoit un des cinq larrons qui vient puiser de temps à autre des aliments congelés dans une glacière mal fermée. Son collègue du wok prend une pause, qu'à cela ne tienne, le type des nouilles le remplace dare-dare, toujours la clope du bec.
Question sécurité et hygiène, les standards ne ressemblent pas tout à fait à ce qui se fait chez nous.
Je reçois mon plat alors que les autres passent directement au cognac. Les explications de Christophe nous font hurler de rire. La soirée est gastronomiquement quelconque mais on rigole comme des fous !
 
Le dimanche soir le couvre feu est avancé à vingt-trois heures.
Comme hier, la ville se vide en un clin d'œil, et, comme hier, nos voix et nos pas résonnent étrangement dans la moiteur de ces vieilles rues subitement désertes. Nous mettons à peine plus de dix minutes à rejoindre l'hôtel, c'est dire à quel point je me suis paumé tout à l'heure.
Seules autorisées à poursuivre plus loin la nuit, les équipes de balayeurs et de camions-poubelles s'activent encore au carrefour du coin lorsque nous franchissons la porte de notre hôtel.


 
Hanoï, Sud-est asiatique, lundi 25 novembre 2013.

 
Départ ce matin pour le Laos, notre dernière étape en Asie du sud-est, avant une dernière semaine de tournée en Inde. Je quitte le Vietnam avec l'esprit bien chamboulé. Une foule d'images, de sons et d'odeurs se bousculent dans ma tête.
Entrés en résonance avec cette appréhension que j'avais face à l'histoire récente de ce pays, mes sentiments prennent une dimension particulière.
Il me faudra assurément du temps pour digérer tout cela.
Pour l'heure, place au Laos, ce pays enclavé entre la Thaïlande, la Birmanie, la Chine, le Vietnam et le Cambodge. Un pays qui, à l'image de sa situation géographique, est resté refermé sur lui-même durant de longues années de strict régime communiste.
Première surprise, la fiche du questionnaire d'immigration à remplir durant le vol est sponsorisée par un grand opérateur téléphonique !

 
11 heures.
 
L'avion plonge, sort du tapis nuageux, et c'est l'extase !
La forêt vierge s'étend à l'infini, épaisse et touffue, avec quelques lacs sauvages perdus dans l'immensité verte; même Bornéo vu du ciel n'était pas aussi beau.
Petit à petit, de minuscules rectangles de couleurs variées viennent enrichir le paysage, comme des confettis multicolores semés sur un horizon vert-profond.
A mesure que les rectangles grossissent, la forêt se fait moins dense. Les champs cultivés et quelques rares habitations reliées par de simples chemins de terre battue prennent gentiment le relais. Vientiane, la capitale, n'est plus très loin, pourtant le paysage vu du ciel reste rural : peu de maisons, pas de routes ni de grosses infrastructures industrielles.

 
12 heures.
 
Nous sommes à peine sortis de l'avion qu'une bande d'officiels obsédés du formulaire nous prend à part pour des formalités de visas auxquelles, en fin de compte, les Suisses d'entre nous n'aurons pas à se soumettre.
Tadaam et Latsumi nous attendent bien sagement dès la sortie de la zone internationale. Elles seront nos deux fidèles guides de poche déléguées par l'honorable parti durant ce séjour. Elles sont toutes chou et propres sur elles avec leurs silhouettes de poupées jouet, dans leur petit tailleur de broderie et leur foulard rose fuchsia. Je m'empresse d'apprendre mon premier mot de laotien : kop tchaï, qui veut dire merci.
En attendant que les attardés des visas nous rejoignent, je file au bar de l'aéroport sous le regard inquiet de Tadaam. L'écriture laotienne est faite de motifs arrondis, un peu à la manière birmane. C'est très joli à regarder mais difficile à comprendre. Je fais donc une commande globale par signes : deux cafés, deux eaux minérales, une plaque de chocolat et un croque-monsieur. Cinq personnes sont monopolisées durant pas moins de quinze minutes pour gérer cette commande d'une valeur de 14$. Pour plus de sécurité, les coordonnées de mon paiement par carte de crédit sont copiées à la main en trois exemplaires !
Nous quittons le Waitay International Airport dans un autocar flambant neuf au confort présidentiel. Un véhicule grand luxe de quarante places rien que pour nous et nos accompagnatrices. Les sièges ressemblent à ceux que l'on trouve dans les avions en classe business. Il y a même un dosage de la réverbération du micro d'annonce du chauffeur avec lequel Salvatore s'empresse de faire le clown.
Après quelques dizaines de mètres nous réalisons que nous avons droit à une escorte de motards pour nous ouvrir la route !
Nous roulons dans de larges avenues ensoleillées, avec de petites villas bien rangées et de grosses voitures 4*4 parquées sur les bords de route. On dirait presque un Los Angeles des quartiers résidentiels, si l'on excepte les temples anciens aux multiples dorures et les nombreux moines imberbes revêtus de toges orange.
J'imagine que le parcours a été savamment pensé par nos guides bienveillants pour nous montrer un visage "absolument réaliste" de la cité. En tout cas ça nous change passablement de ces derniers jours asiatiques !
Les rues sont larges et presque désertes, pourtant, devant nous, la moto avec feu giratoire et paire de bras gesticulants à tout va impose notre priorité à tous les absents. Comble du ridicule, à notre passage, chaque carrefour est bloqué par des militaires !
Il ne nous faut guère plus de quinze minutes de ce régime à la Beatles pour rejoindre l'hôtel. Petit bug dans l'organisation, l'hôtel se situe dans une rue inaccessible pour notre immense autocar. Nous ferons donc les derniers mètres à pieds en portant nos bagages nous-mêmes sous un soleil de plomb. Comme quoi nous aurons eu droit à notre quart d'heure de célébrité de la pop, mais guère plus.
 
L'après-midi, nous mangeons avec un autre Laurent, l'attaché culturel et directeur de l'Institut Français de Vientiane, et Gienkeo, dont je n'ai pas très bien saisi le rôle, mais qui est très sympathique, flanqué de son costume trois pièces complètement inadapté à la chaleur ambiante. Nous comprenons maintenant que nous sommes invités ici dans le cadre de la semaine France-Laos, grosse entreprise d'échange businesso-diplomatique au plus haut niveau, mais que nous n'en sommes qu'un des alibis culturels. Pour marquer le coup, nous terminerons d'ailleurs notre concert en accueillant une chanteuse locale qui nous est présentée à la fin du repas, Miss Thun Diva, jeune et surprenante prêtresse de la soul laotienne sortie tout droit de MTVAsia.
 
Nous regagnons l'hôtel à pied, avec un petit détour par le Mékong qui marque la frontière avec la Thaïlande. Il fait très chaud, on a allègrement récupéré les dix degrés perdus à Hanoï. Tout est calme, bien agencé, pas très propre, mais bien ordonné. Il y a peu de circulation, pourtant un nombre étonnant de gros 4*4 stationnés nous bloquent les passages de trottoirs. A croire que l'on a poussé les gens à acheter des grosses voitures sans qu'ils en aient vraiment besoin.
 
Plus tard dans l'après-midi, Laurent doit taper du poing sur la table pour que nos deux accompagnatrices-protectrices nous libèrent pour la soirée.
Alors qu'un programme officiel soporifique nous était promis, nous prenons notre liberté et louons les services d'un touk-touk pétaradant, sorte de tricycle à l'avant de moto et à l'arrière de pick-up, pour nous rendre chez un ami français d'Erik, expatrié au Laos depuis bientôt deux ans.
Jean-Marc et sa femme Thongvanh, qui parle très fort et rit tout le temps, nous accueillent dans leur petite maison d'un quartier populaire qui me fait à nouveau penser au Brésil. La table est dressée avec de quoi nourrir un régiment entier.
L'ambiance est touchante, et les mets préparés par Thongvanh dangereusement bons. On mange et boit de la bière à s'en faire péter la panse, alors que notre hôte nous raconte ses péripéties pour obtenir les permis de séjour, pour lui au Laos et, accessoirement, pour sa femme en France. La corruption règne en maître ici et vouloir l'éviter leur fait perdre énormément de temps.
Vers minuit, nous rentrons à l'hôtel avec un touk-touk de compétition aux jantes chromées et guidon surélevé. Il roule à plein gaz dans la nuit claire, et le souffle de l'air sur nos visages nous soulage un instant de notre torpeur digestive.


 
Vientiane, Sud-est asiatique, mardi 26 novembre 2013.

 
Je prends mon petit déjeuner sur la terrasse du septième étage de l'hôtel. Dans ce pays une loi interdit la construction de hauts immeubles, je jouis ainsi d'une vue panoramique sur la ville entière. Tout est calme, comme au ralenti, en comparaison de ce que nous avons vécu ces derniers jours. Les toits pentus et colorés des temples bouddhistes se détachent des silhouettes d'immeubles plus récents, faits de briques et de plaques de tôle. Même à bonne distance je repère facilement les moines aux robes orange qui déambulent sagement par groupes de deux.
A l'ouest, la ville s'arrête là où coule le Mékong et l'on aperçoit sur l'autre rive une Thaïlande bien campagnarde, quelques baraques de pêcheurs, de la verdure et des arbres jusque loin à l'horizon.
Il est neuf heures, je n'ai presque pas dormi de la nuit. Le repas d'hier y est un peu pour quelque chose. Rançon du festin de la veille, je retourne me coucher dans ma chambre après un bien timide petit-déjeuner.
 
Nous prenons nos marques durant l'après midi dans un grand théâtre rococo de plus de mille places. Le matériel est plutôt satisfaisant, mais il est vrai qu'avec l'expérience de ces deux premières semaines, nous sommes devenus un peu moins regardants. Gienko nous sert d'interprète avec les gens de la technique. Même dans cette salle ultra-climatisée, le pauvre semble avoir trop chaud.
À côté de l'inévitable clavier électronique dont le modèle m'est inconnu, il y a un piano à queue disons... original : pas vraiment de son mais un certain charme.
Les climatisations et les instruments acoustiques font rarement bon ménage. Je suis devenu méfiant maintenant, car la plupart des organisateurs ne branchent leurs infernales machines à froid que peu de temps avant le début du concert, et l'accord du piano qui se tient plutôt bien durant l'après-midi part souvent en quenouille dès le début du spectacle. Aucun risque de mauvaise surprise pour ce soir, il fait déjà froid et le piano est déjà faux.
Durant notre installation, plusieurs militaires concentrés arpentent les allées du théâtre. Ils veillent à ce que tout se passe de manière réglementaire, bien sûr. Nous répétons à notre façon le morceau final avec Miss Thun Diva, qui a nettement perdu de son assurance sans ses boîtes à rythmes préfabriquées.
Pendant ce temps dans la salle, on bichonne les places VIP du premier rang pour les gros pontes du régime et de l'ambassade de France, avec tables fleuries, petits fours et boissons fraîches.
 
Le concert commence à 18 heures, après moult discours officiels. La salle est pleine. Les militaires de cet après-midi sont toujours là, un œil sur le spectacle, un œil sur le public. On remarque immédiatement depuis la scène que plusieurs groupes de jeunes sont compartimentés par couleurs. Sur la gauche les chemises blanches à cravates rouges, au centre les chemises bleues, à droite les rouges avec foulard.
Seraient-ce des étudiants de diverses écoles convoqués en service commandé par le parti ? Qu'importe, ils sont très réactifs et l'ambiance est bonne. A l'annonce de Thun Diva, la salle explose d'un enthousiasme sans rapport réel avec la qualité de sa performance vocale.
À la fin du concert, alors que le public nous ovationne, le staff des VIP au grand complet avec ambassadeur et épouses monte sur scène pour se faire photographier de longues minutes en notre compagnie. La boucle du parfait concert diplomatique est ainsi bouclée...
Derrière la scène, nous croisons Jean-Marc et son épouse qui a encore les larmes aux yeux. Est-elle émue de notre musique, de Thun Diva, ou de savoir qu'elle a accueilli la veille dans son salon des gens photographiés le lendemain en compagnie des gros bonnets du parti ? Difficile à savoir. Nous devons rapidement ranger nos affaires car nous sommes attendus pour une réception à l'ambassade de France.
 
À côté de l'ambassade se trouve la Résidence de France, une magnifique propriété, parfaite pour accueillir les grandes réceptions.
Et en fait de grande réception c'en est une : deux cent cinquante invités, sénateurs, députés, hommes d'affaires et vedettes de télévision venus tout spécialement de France, judicieusement mélangés à leurs équivalents laotiens.
Nous sommes tous placés dans le somptueux parc de la résidence par lots de douze à des tables rondes arrangées avec faste. Un éclairage savant met en scène des arbres exotiques et majestueux tout autour de nous.
Au menu : chef étoilé et repas gastronomique en sept plats affrétés par avion spécial depuis la France. Échange culturel oblige, un défilé de mode laotienne permet à notre estomac de trouver un second souffle à mi-repas.
Plus tard, alors que les discours de félicitations prennent fin et que certains d'entre nous dégustent soigneusement leur deuxième cognac, un ambassadeur d'Allemagne visiblement très imbibé vient à notre table nous donner un surprenant cours d'histoire sur la punk music laotienne, une bouteille de blanc à la main.
Je le laisse à son exposé passionné et part seul à la découverte des arbres les plus impressionnants. Bonne surprise, au pied de chaque arbre figure un petit panneau explicatif.
Les deux silhouettes élégantes qui m'interpellent depuis le début du dîner sont deux magnifiques spécimens de frangipaniers. Leurs branches finement ciselées, mises en valeur par un magnifique éclairage à contre-jour, se dressent vers le ciel comme des bras ouverts prêts à offrir ou à partager. Les grands arbres à chaque coin du parc, aux troncs faits de multiples racines entrelacées et de lianes interminables sont des arbres à caoutchouc. Et le géant qui nous a abrités toute la soirée, celui qui dépasse tous les autres en taille et en volume, dont l'envergure du branchage recouvre bien quatre ou cinq de nos tables rondes, porte le nom savant de Hura Crepitans.
 
Tard dans la nuit, ne trouvant pas le sommeil, ce nom particulier, Hura Crepitans, me revient en tête. Quelques recherches sur internet m'apprennent que cet arbre a d'étranges surnoms : "Bombardier", "Pet du Diable", ou encore "Dynamite Tree".
En fait cet arbre est présenté comme hautement toxique !
Lorsque ses fruits sont mûrs ils explosent bruyamment comme des grenades et arrosent les environs d'un suc extrêmement dangereux.
Les Indiens des Caraïbes enduisaient leurs flèches de ce venin qui pouvait s'avérer mortel. L'ingestion de deux à trois graines suffit à provoquer des troubles digestifs, des troubles de la vision, une confusion mentale et des convulsions qui peuvent précéder le décès ...
Charmant !
Pour ce qui est de la confusion mentale, cela explique peut-être l'origine de l'exposé de fin de soirée sur le punk laotien, pour le reste, c'est un peu inquiétant.
La prochaine fois que je vais dîner chez un ambassadeur, je regarderai bien la plaque signalétique des arbres avant de choisir ma place.
Cette lecture enrichissante me réveille pour un bon moment, et je peine longtemps à retrouver le sommeil.
La nuit sera pour moi longue et étrange.
Ma dernière nuit en Asie du Sud-Est, avant de rejoindre demain le sous-continent indien.


 
Vientiane, Sud-est asiatique, mercredi 27 novembre 2013.

 
11 heures.
 
Tadaam, Latsumi et l'autocar ministériel sont bien là ce matin, en revanche l'escorte policière a discrètement disparu. Pour pallier cette absence, notre charmant tandem de protectrices rivalise d'énergie à appeler sans cesse de mystérieux interlocuteurs avec leurs deux talkie-walkie, comme pour vérifier que la voie est bien libre et sans danger. Quoi qu'il en soit, leur mission est couronnée de succès, puisque nous sommes déposés à l'aéroport sans anicroche à peine quelques minutes plus tard.
Sous une chaleur de plomb Gienkeo vient nous faire ses adieux, avec sa gentillesse et son français impeccable. Comme à son habitude, il dégouline de transpiration dans son complet-cravate noir trop serré.
Une grosse journée de voyage nous attend, destination Mumbai, avec une escale de quatre heures à Bangkok.
 
Deux heures plus tard nous laissons derrière nous Vientiane et les derniers méandres du Mékong. L'avion s'élève encore alors que nous survolons déjà la Thaïlande. Des champs, des arbres, la brousse immense, la fatigue de mes heures de sommeil manquantes ne tarde pas à m'emporter encore plus loin, plus haut.

 
15 heures.
 
Quelques reflets métalliques éblouissants percent mes paupières et mon sommeil. J'ouvre à demi les yeux, les fermes à crevettes se suivent et se ressemblent vues du ciel. La ville n'est plus très loin.
Encore quelques minutes d'approche et nous atterrissons à Bangkok.
Au même moment ça chauffe fort un peu plus loin au centre ville. Des centaines de milliers de manifestants défient le pouvoir dans les rues de la capitale.
Depuis quelques jours, mon projet de filer durant cette courte escale jeter un rapide coup d'œil à ce Bangkok qui m'est inconnu inquiète sérieusement Laurent. En bon tour-manager qu'il est, il n'a absolument aucune envie de me perdre en route et abonde en arguments dissuasifs. Ces manifestations populaires géantes et leurs conséquences désastreuses sur la fluidité de la circulation locale tombent à point nommé pour lui. Les éléments se liguent contre moi, Je suis bien obligé de capituler.
En guise de compensation et pour se rassurer, Laurent me case pour l'après-midi dans le Luftansa Lounge Senator de l'aéroport. Confortablement installé dans ce cocon pour hommes d'affaires en transit, je passe l'après-midi à rédiger mes chroniques de voyage en picorant de temps à autre quelques mets fins.
 
À dix-huit heures au portique d'embarquement D43 il n'y a même pas besoin de vérifier la destination du vol. Les silhouettes de nombreux voyageurs prêts à partir sont tellement typiques que l'on se croirait déjà arrivés.
C'est bien un vol pour l'Inde.

 
22 heures.
 
Miracle du décalage horaire, pour nous il est déjà minuit mais ici il n'est que dix heures. À peine posés au sol, la plupart des passagers détachent déjà leurs ceintures et se lèvent pour attraper leurs affaires. Pourtant, l'avion roule encore à bonne vitesse sur le tarmac du Mumbai Netaji-Subhash-Chandra-Bose International Airport. Étrangement le personnel de bord ne réagit même pas.
C'est la bousculade dans les couloirs. Ça pousse et ça gesticule dans tous les sens.
A côté de Christophe, une personne d'une caste inférieure se fait sèchement dépasser, sans sourciller, par un costaud enturbanné sûr de son fait. Le grand gars prend sa victime par l'épaule, la fusille du regard et la repousse derrière lui d'un geste vif, sans essuyer aucune protestation. Voilà qui est clair.
 
Nous attendons nos bagages de soute près d'une heure. Autant dire que pour les autochtones de toutes castes, déjà bien stressés dans l'avion, l'attente doit être insupportable devant le carrousel. Nous restons un peu en retrait car l'ambiance est plutôt chaude. Après l'inévitable contrôle de sécurité des bagages, puis le passage de la douane, nous pouvons enfin rejoindre l'air libre dans un bruit et une cohue indescriptibles. Pour tenter de mettre un peu d'ordre dans ce chaos, des gendarmes qui ont probablement fait leurs études au même endroit que leurs cousins birmans jouent du sifflet à pleins poumons.
 
À partir de maintenant, fini les Instituts Français, en Inde c'est Laurent qui s'occupe de tout. Se voulant prévenant, ou par peur d'essuyer des volées de bois vert de la part du groupe, il n'a cessé de nous avertir depuis deux semaines que l'organisation ici serait nettement plus rock'n'roll : horaires inconnus, hôtels sans garantie de qualité et matériel sur scène des plus aléatoire. Pourtant cela commence plutôt bien, deux voitures confortables sont là pour nous mener en ville.
 
Nous roulons une bonne heure vers le sud le long de cette presqu'île artificielle. Les routes sont assez larges pour permettre au moins quatre à cinq voies parallèles, mais comme il n'y a pas de lignes se séparation, les gens conduisent complètement librement, un peu comme sur une piste de formule un. Parfois on est tout seul sur ce grand circuit et on coupe les virages à sa guise, mais quelques secondes plus tard six voitures roulent côte à côte de part et d'autre de la route.
Le parc automobile est étonnamment contrasté, entre les limousines rutilantes et les vieux taxis Fiat 110 ou rickshaw motorisés noir et jaune des années soixante.
À mi-chemin, nous devons passer le péage du Sealink, un pont ultramoderne réservé à ceux qui peuvent se l'offrir. Il permet de couper droit à travers mer et de laisser ainsi le privilège des embouteillages côté ville aux seules classes populaires. Un premier employé est là pour recevoir l'argent du chauffeur, qui l'apporte à un deuxième employé installé dans une cabine. Celui-ci vérifie que le compte est bon, et un troisième employé rapporte la monnaie au chauffeur si besoin.
Une fois sur le pont, nous nous sentons comme sur un gros bateau. La vue sur la côte, les lumières de la ville et le contour de la grande baie que nous évitons, éclairée par les files de voitures bloquées, est un spectacle impressionnant.
Nous roulons encore vingt bonnes minutes, passons plusieurs carrefours et longeons une seconde grande baie, cette fois-ci dans les embouteillages comme tout le monde, et rejoignons le quartier de Colaba, tout au sud de la ville.
Laurent nous avait annoncé un hôtel flambant neuf, et pourtant nos véhicules nous déposent au pied d'une vielle bâtisse en sale état, le Lansoowne House Hotel.
Alors que nous nous apprêtons à rebrousser chemin, un type sort de l'immeuble et vient nous rassurer. C'est bien la bonne adresse, certes l'immeuble est vieux, mais l'hôtel à l'intérieur est ultra-neuf. Tellement neuf qu'il est encore en chantier, d'ailleurs nous en sommes les premiers clients !
Pour rejoindre le lobby au premier étage, seules les valises sont habilitées à prendre l'ascenseur, question de sécurité ! Dans la cage d'escalier, ça sent fort la peinture fraîche et les sacs de plâtre ne sont pas bien loin.
On débouche sur un grand loft aménagé dans un ancien entrepôt. Les murs de briques peintes en blanc font bien cinq ou six mètres de haut et le plafond est soutenu par de gros rails métalliques. C'est le cœur même de l'établissement.
Depuis cette pièce on peut rejoindre la vingtaine de chambres que compte l'hôtel.
Chacune est unique par sa forme, son orientation et son mobilier. Seul point commun : les cartes magnétiques identiques permettent d'entrer partout !
Gianfranco, le type qui nous a accueilli dehors, nous présente sa patronne, Lizzy, la directrice de l'hôtel, une anglaise pur sucre qui frise la quarantaine.
Ils sont très sympathiques, et l'on sent tout de suite chez eux l'émotion particulière que suscite le vernissage de cette nuit.
Comme nous avons faim et que les cuisines ne sont pas encore opérationnelles, ils font venir de copieux plateaux de nourriture indienne et de la bière.
Ce premier vrai repas de la journée fait du bien. Mais il y a trop de plats et tout est si goûteux qu'il est difficile, surtout pour moi, de rester sobre.
Gianfranco et Lizzy nous accompagnent et l'ambiance est vraiment très agréable. Rien à voir avec un hôtel habituel, professionnel et impersonnel.
Ici c'est un peu "déjanté-branché" juste ce qu'il faut.
J'apprends mon premier mot d'indien : danievad, qui veut dire merci.
 
Il est près de deux heures du matin, quatre pour nous, lorsque nous nous couchons.
Ma chambre est originale, surtout de par les matériaux utilisés : du béton lisse pour les sols, des boiseries en bois naturel sans vernis, un lavabo ultraplat en forme de plan incliné, des interrupteurs en bakélite noire, si gros qu'ils font penser à de vieux téléphones à cadran. Quelques petits défauts tout de même, la climatisation inréglable, la vue limitée à une cour intérieure de la taille d'une cheminée, et une dangereuse robinetterie inversée entre le froid et le chaud, mais ça je commence à en avoir l'habitude.

Benoît Corboz
Mercredi 13 Novembre 2013
Le monde des fourmis 4/5

Mumbai, Inde, jeudi 28 novembre 2013.

 
10 heures.
 
Pendant que nous buvons tranquillement un tchaï dans le hall de l'hôtel, Erik nous raconte qu'ici, à Mumbai, un grand nombre d'enfants pauvres débarquent seuls de la campagne. Perdus et sans un sou, ils sont vite pris en main par la mafia locale qui leur offre une formation rapide pour des tâches bien spécifiques. Ils sont engagés au coup par coup, le meurtre payé 15$ pièce. Les enfants sont tôt ou tard arrêtés par la police qui les élimine physiquement séance tenante sans autre forme de procès. La justice complètement dépassée ayant autre chose à faire que de s'occuper de ce genre de cas "mineurs".
Sur ces agréables entrefaites, nous sortons nous promener aux alentours. Il fait grand beau et les rues sont pleines. Le soleil, les couleurs, le bruit et les odeurs, tout y est. L'hôtel est situé au sud de la ville, à quelques centaines de mètres seulement de la grande esplanade de l'Indian Gate, la porte de l'Inde, un arc de triomphe construit par les Anglais pour bien montrer à tous les nouveaux arrivants de l'époque qui était le maître des lieux.
La vaste esplanade est très touristique. À quelques mètres, le Taj Mahal Palace, grand hôtel de luxe dramatiquement célèbre pour avoir été le théâtre d'une prise d'otages il y a quelques années. Depuis, les normes de sécurité sont drastiques et ceux qui veulent se rendre sur l'esplanade, touristes, mendiants, sages, vendeurs de bénédictions diverses, photographes ou guides, doivent se soumettre aux portiques à rayons X. Voilà qui ne nous change pas beaucoup de ces derniers jours.
Ces formalités ne découragent pas grand monde car l'esplanade est bondée.
Le temps de traverser la place, on nous propose tour à tour des visites guidées, un point rouge sur le front, le secret du bonheur éternel, des photos inoubliables, le tout pour des sommes très modiques.
Christophe reconnaît un vieux sage à barbe grise habillé du point rouge frontal. Le type lui avait promis le bonheur éternel il y a sept ans déjà lors de sa première visite. Fidèle à sa vocation, le sage continue à propager la bonne parole, en particulier aux touristes.
À l'extrémité de l'esplanade, le monument à la gloire des Anglais regarde la mer. Devant lui, des centaines de bateaux de touristes et de pêcheurs se mélangent aux reflets de l'eau dorée avant de se fondre dans l'horizon. Bien plus loin à l'ouest, c'est la mer d'Arabie, d'où débouchent depuis des siècles les navires marchands venus d'Europe.
Je me sépare du groupe pour remonter un peu plus au nord, et m'attaque à la traversée d'une grande place où la circulation est d'une densité infernale. Il y a bien une signalisation et des passages piétons, mais lorsque le feu passe au vert cela ne signifie pas forcément que c'est le moment de traverser. Parfois c'est justement le moment choisi par la meute motorisée pour foncer droit devant.
Et là, il faut opter pour une stratégie digne d'un toréro pour éviter les véhicules. Depuis bientôt trois semaines de voyage, chaque jour j'écris que les rues sont bondées de monde et de circulation, mais ici c'est encore autre chose, encore un cran au dessus. La foule, les bruits, les odeurs, les couleurs, c'est un peu comme leur nourriture, il y a tout, partout, et tout le temps !
Selon les explications de Lizzy la nuit dernière, la population de la ville avoisinerait les trente millions d'habitants, beaucoup de monde pour un espace bien limité.
Mumbai, anciennement Bombay, a été construite sous l'impulsion des Anglais.
Pendant près de deux siècles, ils ont entrepris courageusement, grâce à la main d'œuvre éminemment gratuite et spontanée des autochtones, la tâche colossale de drainer et assainir les surfaces d'océan baignant la petite dizaine d'îles volcaniques qui composaient le site. C'est ainsi qu'est née la presqu'île de la ville actuelle. Avec une place limitée et un sol impropre au forage des galeries d'un véritable métro souterrain, les gens s’entassent dans les rues et la circulation reste complètement bloquée du matin au soir.
Je me balade une bonne heure en plein soleil dans ce Colaba noir de monde. Si les gendarmes à sifflet ne sont pas en reste ici, le sport national est bien l'usage du klaxon.
Les vieilles belles bâtisses de style anglais sont encore bien là, elles marquent de leur empreinte le style du quartier. À côté de bâtiments officiels majestueux, comme les musées ou le bâtiment de la police, flanqués de grands parcs qui rappellent le 18ème siècle, s’élèvent d’anciennes splendides maisons de maître, peut-être d'anciennes ambassades, pas toujours en bon état.
Je débouche par hasard sur le terrain de la Western India Automobile Association et son étonnant circuit auto pour voitures d'enfants. Derrière les gradins dressés pour les parents venus assister aux grands prix de leurs rejetons, il y a un espace clos fermé par de grands panneaux de bois. J'aperçois par une brèche dans la palissade un amas de baraques de cartons et de tôle. Des gens habitent là, il y a des casseroles fumantes et du linge qui sèche au milieu des détritus. Cent mètres plus loin, ce mini bidonville laisse place au terrain de foot du club de la police. Sur le trottoir d'en face, les résidences cossues se suivent mais ne se ressemblent pas.
Une belle bâtisse victorienne fait office d'école privée. La cloche doit avoir sonné il y a peu, car des écoliers en uniforme sont attendus par leurs chauffeurs devant la sortie. A côté une maison abandonnée, qui a dû avoir ses heures de gloire il y a très longtemps, ressemble à une maison hantée d'un film américain. La porte d'entrée ne ferme plus et quelques tessons de verre brisé rappellent les carreaux des fenêtres.
En regardant bien, il apparait que des familles vivent pourtant à l'intérieur. Je ne pense pas que leurs enfants fréquentent l'école d'à côté.
La maison suivante ressemble à un consulat. Celle d'après est difficilement visible, tant les arbres et les plantes sauvages ont envahi le parc. La dernière, en face du terrain du club de la police, est une sorte de ministère du commerce maritime, immense bâtisse avec portiques et gardes en uniformes.
Jamais je n'ai vu cohabiter aussi étroitement des gens de classes sociales si différentes et aux activités si diamétralement opposées.

 
14 heures 30.
 
Nous quittons l'hôtel avec Fred et Emma, les organisateurs du concert de ce soir, pour rejoindre le Edward Theater, un ancien cinéma, paraît-il réhabilité en salle se concert.
L'endroit vaut son pesant de cacahuètes. C'est un théâtre à l'italienne d'environ quatre cents places, aux murs de catelles couleur bleu piscine. Tout est vieux et poussiéreux, comme si le lieu avait été abandonné depuis des lustres. Les deux étages de balcons suspendus n'inspirent guère confiance quant à leur capacité à supporter une charge élevée, au point que la pensée qu'il vaudrait peut-être mieux ne pas faire salle comble ce soir m'effleure un instant. La scène est tellement en pente que des fixations particulières sont nécessaires si on ne veut pas voir glisser nos instruments dans la vieille fosse d'orchestre, par ailleurs gorgée d'eau.
Il manque du matériel, et le véritable Rhodes fourni - miracle inachevé du jour - est malheureusement inutilisable, car la pédale de sustain est manquante. Je vais devoir utiliser un clavier de remplacement qui ne me dit rien qui vaille.
L'endroit n'est pas climatisé et une vingtaine de gros ventilateurs suspendus partout dans la salle et sur scène tournent à plein pot en faisant un raffut du diable. Avec ce boucan, il va être impossible de faire des variations de dynamique en douceur.
De toute façon, les catelles réfléchissantes des murs rendent l'endroit tellement sonore qu'à coup sûr le volume sera ce soir très fort. Le début du sound-check de Marc le confirme instantanément.
Derrière la scène, dans le désordre et la poussière, c'est la caverne d'Ali Baba. Des piles de vieilles caisses métalliques contenant de vieux films indiens abandonnés attendront encore longtemps avant d'avoir droit à une seconde vie. Un peu plus loin, alors que Marc est toujours en train de cogner comme un bœuf sur sa batterie, un type dort à quelques mètres, couché dans une poussière qui frémit à chaque coup de grosse caisse.
Notre sound-check terminé, nous croisons avec plaisir les trois musiciens du groupe Plaistaw, qui assurera notre première partie ce soir. Nous faisons partie de la même écurie de management, et d’ailleurs nous les retrouverons dans trois jours à Goa, lors du dernier concert de cette tournée.
 
J'ai pris quelques repères sur un plan de la ville que j'ai acheté ce matin, et j'ai décidé de rentrer seul à pied à l'hôtel en fin d'après-midi. L'idée est de passer par la gare Victoria, rebaptisée Chatrapati Shivaji Terminus, à peu de choses près sur ma route.
J'arrive à proximité de la gare vers 17 heures. C'est facile à trouver, on ne peut pas se tromper, puisqu'à cette heure-ci tout le monde rentre du travail et va à la gare pour y prendre son train. Il suffit de suivre le flux des piétons.
De l'extérieur, c'est un bâtiment magnifique aux dimensions impressionnantes, un mélange de style anglais et indien qui a vraiment de l'allure.
Il ne me reste qu'à traverser la place, mais c'est impossible tant la circulation est dense. J'emprunte donc le seul métro souterrain existant à Mumbay, le Pedestrian Subway. Un passage piétons souterrain qui me fait un peu penser à ceux d'Istanbul, tant il y a de monde et de commerces partout. À la sortie côté gare, c'est la marée humaine. Je n'ai pour ainsi dire plus besoin de marcher pour avancer, tant nous sommes serrés à aller tous dans la même direction.
Une fois dans le hall de la gare, tout prend une autre dimension. Je me retrouve au cœur d'une immense fourmilière où des milliers de personnages colorés se croisent à un rythme effréné.
Ceux qui rentrent du travail vont droit aux quais, où des trains les attendent toutes portes ouvertes. D'autres transportent avec eux de grosses charges et peinent à avancer dans la cohue. Il y a ceux qui vont dans le hall des guichets grossir les files d'attente pour une destination occasionnelle. Ils sont là dans la cohue, sous ce plafond démesurément haut à l'allure d'une église gothique, devant de vieux guichets de bois et de métal ornés de grands panneaux bleus lumineux, leurs bras généralement chargés de valises usées remplies à craquer.
Plus près des quais, il y a des familles entières, toutes générations confondues, avec grands-parents, parents, enfants et bébés qui pleurent; il y a des femmes aux habits colorés souvent coiffées de gros paniers d’osier, et des porteurs qui passent en courant avec leurs brouettes à deux roues surchargées; il y a de vieux sages assis, immobiles aux pieds des poteaux, et d'autres qui déambulent le regard dans leurs pensées, probablement déjà en route vers une destination plus spirituelle. Certains sont complètement perdus, comme cette vieille dame fripée qui erre sans but précis 4 et que j'ai déjà vue parcourir trois fois le même chemin, le dos voûté presque à angle droit. Il y a encore les vendeurs de nourriture installés aux extrémités du grand hall, qui hèlent inlassablement le client de derrière leurs devantures mobiles. Tous ces bruits, mêlés aux annonces de trains dans les haut-parleurs, forment un halo sonore tellement dense qu'il devient envoûtant. Comme si toutes ces énergies individuelles qui se côtoient de si près sans pour autant se heurter venaient à se fondre pour n'en former qu'une seule, magnifiée en communion suprême. Je me faufile dans cette fourmilière en ébullition et me fraie un passage en direction des quais, puis longe un train sur quelques dizaines de mètres.
Les fenêtres sont grillagées et les portes grand ouvertes de chaque côté du train. J'entre dans un wagon, au hasard, et me retrouve nez à nez avec plusieurs femmes qui me dévisagent étrangement. J'en ressors aussitôt par la porte d'en face, qui donne sur l’autre quai. Je longe encore ce nouveau quai en scrutant les wagons, et remarque alors que les femmes et les hommes sont compartimentés dans des wagons différents.
Le train dont je viens de sortir part sans crier gare, la porte toujours béante. Plusieurs passagers courent le long du quai pour se glisser in extremis à l'intérieur. Le convoi prend de la vitesse et s'éloigne toutes portes ouvertes, système de climatisation low cost probablement.
Je reste là à m'imprégner encore quelques minutes de l'énergie de cette foule en effervescence, à la chorégraphie si aléatoire et pourtant bien réglée. Le retour à l'hôtel est une autre paire de manches. Je tente d'abord de sortir de la gare par la même allée souterraine que tout à l'heure, mais le flot des arrivants a encore augmenté et il m'est impossible d'avancer à contresens. Je rebrousse chemin et tente péniblement de me frayer un passage le long du fronton de la gare en slalomant dans la foule. Chaque mètre est gagné de haute lutte, à coups de frictions et de carambolages.
Cette marée humaine est si imposante qu'elle intimide même les voitures et va jusqu'à bloquer le flot de la circulation. J'en profite pour rejoindre le sud de la place. Plus loin, deux rues se présentent à moi. J'opte pour celle qui est le plus à l'est, parce qu'elle m'évite la traversée périlleuse d'une autre place, et surtout parce que j'espère ainsi plus vite atteindre et longer la mer pour regagner mon quartier de Colaba, tout au sud de la presqu'île.
Fatale erreur !
Une demi-heure plus tard, à la nuit tombante et dans un quartier étrange, je débouche sur l'enceinte gardée et strictement imperméable du port militaire de Mumbai. Impossible de rejoindre la mer par ce côté !
Je suis bon pour remonter au sud le long d'une muraille totalement étanche aux touristes égarés. Après un petit kilomètre de marche, il est enfin possible de tourner à gauche et repartir dans le bon sens. Il fait nuit depuis un moment lorsque je déambule à nouveau vers le sud en espérant à chaque coin de rue reconnaître quelque endroit du quartier que j'ai visité à midi.
Ma petite promenade n'a maintenant plus rien d'amusant et je me retrouve à plusieurs reprises sans trottoir sur de longs espaces mal éclairés à frôler les nuées inquiétantes de véhicules venants dans mon dos. La faim, la soif et la fatigue rendent mes pas plus lourds. Je sens toute la crasse de la ville accrochée à mes basques, coller à ma peau et me brûler la gorge.

 
19 heures 30,
 
Après presque deux heures à déambuler pour retrouver le Lansoowne House Hotel, j'ai juste le temps de me doucher et me changer avant l'heure du repas.
Lizzy et Gianfranco se sont mis sur leur trente et un pour venir au concert. Tout comme hier, ils nous ont fait livrer de la nourriture indienne et de la bière.
Nous mangeons tous ensemble dans le hall de l'hôtel avant de repartir ragaillardis pour le théâtre.

 
21 heures,
 
Nous arrivons sur place alors que Plaistow joue encore. Leur musique est originale, inspirée et audacieuse. Le public très concentré ne lâche pas une note. La salle est bien pleine, et le balcon tient toujours.
Durant le petit entracte dû au changement de plateau, il y a foule au bar et dans la petite cour qui jouxte le théâtre. On sent les gens en pleine effervescence, ça s'annonce bien. Encore quelques minutes et c'est à nous.
Dès le début du concert, le public répond présent et l'ambiance est bonne, mais la scène est une fournaise intenable et les conditions sont plus que limites.
Le piano Steiner, un nom qui commence mieux qu'il ne se termine, est complètement désaccordé dès les premières notes. Je me rabats sur le clavier qui remplace le Rhodes et ce n'est pas fameux non plus. La sono crache une bouillabaisse sonore qui va taper sur les parois de la salle et nous revient salement sur scène comme un boomerang en pleine figure.
Nous devons faire couper les ventilateurs les plus proches, car leur souffle dans les micros crée un véritable bruit de tempête dans la sono. La chaleur monte encore d'un cran, c'est une véritable étuve. Je crois bien n'avoir jamais autant transpiré en jouant.
La salle et le balcon sont archibondés. À la fin, les quatre cents spectateurs sont debout à danser furieusement, dans une ambiance totalement débridée qui, heureusement, ne suffira pas à venir à bout de la fragilité des balcons.
Ce concert où nous n'avons pas vraiment eu le loisir de faire dans la dentelle est un véritable triomphe. Longtemps encore, après la fin du spectacle, les gens viennent nous parler, émus et enchantés. Au bar et dans la petite cour, les accolades et les séances photo sont nettement plus spontanées que laotiennes.
 
Plus tard, alors que nous sommes de retour à l'hôtel, Lizzy, emballée par notre prestation, nous fait d'abord goûter une bouteille de whisky de son cru, puis invite qui veut parmi les infatigables à une party chez elle. Salvatore, Marc et moi acceptons l'invitation. Gianfranco, Fred et son chauffeur viennent aussi.
Nous roulons quelques minutes dans la nuit chaude direction nord-ouest et débouchons sur la majestueuse Back Bay, la seconde grande baie où nous sommes passés hier soir en arrivant de l'aéroport. Le chauffeur de Fred nous lâche en plein centre de Marine Drive, la route en arc de cercle qui longe la plage sur près de quatre kilomètres.
Il est déjà presque deux heures du matin.
Lizzy nous fait pénétrer dans un immeuble gardé, un de ces beaux immeubles Art Déco d'un certain standing bien alignés face à la mer. La cage d'escalier et l'ascenseur avec sa grande grille de sécurité, ses boiseries vernies et ses boutons de bakélite noire me font immédiatement penser au film Brazil.
Nous montons tout en haut, au septième étage, et débouchons sur une terrasse privative de la superficie de l'immeuble. Au centre de cet espace magnifique, un étage supplémentaire de la taille d'un petit appartement a été comme déposé après coup sur l'édifice. Ce n'est ni plus ni moins que le petit trois-pièces-cuisine personnel de Lizzy, avec une vue panoramique inimaginable, digne du repaire d'un gardien de phare !
Complètement bluffés, nous parcourons la terrasse d'une extrémité à l'autre. Autour de nous la ville entière ne dort que d'un œil. Très loin au nord, Fred nous montre le riche quartier de Malabar Hill et ses somptueuses propriétés dont celle du gouverneur. On les reconnaît de loin parce que leurs grands espaces de verdure sont éclairés très différemment.
Tout près de nous, quelques mètres en contrebas, sur l'immeuble d'en face, une autre terrasse de jeunes privilégiés fait la fête à coups de musique et de boissons. Dans cette ville, il n'y a pas que des gens pauvres qui travaillent le jour pour leur survie, il y a aussi quelques favorisés qui font la fête la nuit, pour s'amuser ou pour oublier.
Je ne sais pourquoi, je pense à la Dolce Vita de Fellini, et ses jeunes insouciants qui fuient leur réalité ou leur conscience à coups de fiestas nocturnes. Plus à l'est, côté ville, à quelques mètres seulement de notre bâtiment, l'immense Wankhede Stadium nous offre une incroyable vue plongeante sur son célèbre terrain de cricket. C'est le stade qui accueillit la victoire de l'Inde lors de la finale de la coupe du monde de 2011 !
Lizzy installe quelques chaises sur sa terrasse et apporte des boissons. Nous restons là plus de deux heures à bavarder et boire des verres. Nous parlons d'elle, de sa présence ici en Inde, de la ville de Mumbai, du concert de ce soir, de la Suisse, de la neige ...
Je m'éclipse un moment et viens siroter mon verre de rouge, debout, accoudé au bastingage, seul face au vide.
Devant moi, l'immense baie illuminée de part et d'autre regarde la mer, et ses bras arrondis, grands ouverts sur le noir infini de l'océan, se referment légèrement aux deux extrémités comme pour en attraper encore davantage.
Quelques piétons romantiques et insomniaques marchent tranquillement sur la plage la main dans la main, d'autres, le pas plus vif, refont le monde sur le trottoir à mes pieds.
Le chant calme et régulier des vagues s'interrompt parfois pour laisser place aux bruits des moteurs de quelques véhicules pressés.
Un léger vent frais caresse mes cheveux.
Je ferme les yeux et me laisse choir peu à peu dans le flux et le reflux des vagues de l'océan. Larges et panoramiques, elles ne tardent pas à remplir entièrement l'espace sonore de mon esprit, que seules découpent quelques comètes motorisées, flèches à deux ou quatre roues jaillissant par les côtés.
Ce ballet sonore m'encercle, calme, régulier, envoûtant. Il aiguise mes sens qui entrent un par un en résonance dans un imperceptible crescendo sans fin.
Dans ma tête, c'est comme si des centaines de cordes autour de moi jouaient en boucle ces quelques mêmes accords, si forts et si fragiles qu'on ne se lasse jamais de les entendre, encore et encore.
Je lève la tête au ciel et vois les étoiles briller partout sur le toit du monde comme elles n'ont encore jamais brillé. Je respire lentement à pleins poumons. Un frisson perce le ciel et me traverse le corps de la tête aux pieds.
Ce soir, pour un instant, l'univers est là tout entier,
et il joue rien que pour moi.
Il est cinq heures et le soleil n'est pas encore levé lorsque Fred et son chauffeur nous déposent devant l'entrée du Lansoowne House Hotel.
Trois personnes dorment à même le trottoir, sans couverture, sans rien pour les protéger. Je contourne soigneusement les trois corps, de peur de les réveiller.
Je repense à Fellini et sa Dolce Vita.
J'ai un peu honte.


 
Mumbai, Inde, vendredi 29 novembre 2013.

 
8 heures.
 
Dure rançon de ces dernières vingt-quatre heures, le réveil est pénible ce matin.
J'ai joliment tiré sur la corde ces derniers jours. Beaucoup de sommeil en retard, un mal de crâne certain, et une rage de dents qui, gentiment mais sûrement, malgré deux jours de bombardements aux anti-inflammatoires, se mute en derniers soupirs d'une vieille dent de sagesse. La fatigue de ces semaines de tournée commence à se chiffrer cash au compteur. La petite balade sur les toits de Mumbai n'était pas vraiment raisonnable, mais qu'importe, je ne regrette rien.
Dans le hall de l'hôtel, personne n'est très reluisant, les couche-tard comme les plus prudents, et la crève de Christophe ne s'est pas arrangée durant la nuit.
Lizzy nous apporte les croissants. Elle est venue au pas de course depuis chez elle en tenue de jogging. Elle n'a peur de rien, c'est une marathonienne qui s'entraîne plusieurs fois par semaine, de nuit, à courir de chez elle à l'aéroport !
Je fais quelques mètres dehors pour nous approvisionner en jus de Ginger Sweet Lime, une mixture capable de me revitaminer le corps et l'esprit dans ce moment où j'en ai furieusement besoin. Quelqu'un dort encore au coin de la rue. Son corps est caché par une couverture de la tête aux pieds. Je ne vois pas son visage et rien ne bouge. Est-ce qu'il dort ? Est-il bien vivant ?
Lorsque je reviens un quart d'heure plus tard les bras chargés de potion magique, le corps n'est plus là, mais un type dépose la couverture dans une armoire à panneaux électriques de l'immeuble d'en face. C'est là qu'il range son petit chez-soi.
 
Départ à 9 heures 30, Mumbai - Pune par la route, quatre heures de voiture au programme.
On commence par une longue traversée de la ville mastodonte en remontant vers le nord dans le bruit et le smog. Une semi-autoroute surélevée surplombe des bidonvilles durant de longues minutes.
Mais pourquoi diable de si grandes villes pour systématiquement y entasser des gens si miséreux les uns sur les autres ? Les villes ne créent rien qui se mange ni qui se boive, elles n'ont en soi aucune valeur économico-nutritive. On n'y cultive rien si ce n'est l'art de la consommation. Consommer du transport, du béton, du goudron, des vivres, de l'argent, des conditionnements, du commerce, des services, des loisirs, des concerts ...
Là, je me tire une balle dans le pied, car il est clair que sans l'existence de ces grandes villes ma carrière se verrait limitée à des tournées Prilly-Tolochenaz-Cheseaux ...
Et alors ?
Les salles seraient plus petites, les chroniques moins exotiques, les concerts moins fréquents et moins bien payés – ce qui n'est même pas certain car il y aurait moins de frais - mais seraient-ils pour autant musicalement moins bons ?
En termes de plaisir certainement pas, mais en valeur absolue, si tant est que l'on puisse en cerner les contours, probablement.
A l'échelle de l'histoire des hommes, à part la grotte de Lascaux, seules les villes et leurs puissances financières ont été capables de laisser des traces architecturales ou culturelles durables. Le site des temples d'Angkor s'est construit alors que Angkor était une grande mégapole de l'époque. Jean-Sébastien Bach n'aurait pas écrit grand-chose sans le puissant mécénat d'état qui le faisait vivre. Les tableaux des grands maîtres sont conservés dans les musées des grandes villes.
Mais est-ce là la force suprême de la collectivité - à l'image de ce qui se passe chez les fourmis ou chez la plupart des insectes - canaliser les énergies et les peines d'ouvriers anonymes pour en extraire un suc universel, une sorte de miel éternel vitrine de notre prestige ?
Peut-être. Mais à quel prix ?
Entasser des vies de malheur les unes sur les autres pour que l'humanité soit en mesure de témoigner de sa grandeur a-t-il vraiment un sens ?
Nous franchissons le pont qui relie Mumbai au continent et passons un dernier péage. A partir de là c'est le grand carnaval, ça se faufile de tous côtés à grands coups de klaxons sur des routes de bitume et de terre. La course infernale des fourmis a-t-elle encore repris ?
Mon esprit capitule et je m'endors sous les points d'interrogation.

 
PUNE 83 KM
 
Petite pause à Khopoli dans un restoroute multi-services flanqué aux pieds d'un grand massif de collines. Les corps et les moteurs font le plein de carburant et reprennent leur souffle avant la grande montée. Nous buvons un simple tchaï, ce thé au lait très chaud et délicieusement épicé.
Il est à peine 11 heures et la ruche bourdonne déjà à plein régime. Des familles entières s'activent dans les différents restaurants, bars, toilettes et autres petits commerces de disques, souvenirs ou tissus. Plusieurs échoppes ont leur propre programmation musicale, et les mélanges sont étonnants au passage d'un commerce à l'autre.
 
Nous repartons sous un soleil de plomb, prêts à attaquer la colline. Dès les premiers contreforts, la route quitte son univers de terre ocre et d'herbes sèches et serpente entre de gros blocs de pierre noire, où poussent encore quelques rares arbustes courageux.
Le décor est aride et le grand canyon qui surgit sur notre gauche me rappelle les films de Sergio Leone.
Nous ne sommes pas à mi-chemin du sommet que certains vieux camions sont déjà à la peine. Leur vitesse d'escargot, le bruit gueulant du moteur et la couleur de suie de leurs gaz d'échappement traduisent bien leur souffrance. A gauche de la route, près du vide, un type avec des ballots sur le dos fait la montée à pied dans la chaleur, le bruit et les gaz.
Nous ne tardons pas à dépasser les premières malheureuses victimes de cette topographie escarpée. Plusieurs vieux camions ont déclaré forfait sur la voie centrale.

 
PUNE 73 KM
 
Premier embouteillage, un camion arrêté bloque la route pour réparer sa porte avant alors qu'un deuxième camion s'est immobilisé au milieu de la route pour lui venir en aide.
Au loin dans la montagne, tout en haut, une silhouette de totem sortie d'une falaise rocheuse regarde d’un air narquois notre procession de gros cafards à moteurs. Après quelques maisons de tôle et d'étonnants grands panneaux publicitaires sur la droite, la route pénètre dans la roche par un tunnel où de la musique résonne très fort.

 
PUNE 61 KM
 
De l'autre côté, à la sortie du tunnel, ça bloque à nouveau. Devant le panneau " DO NOT STOP ! WAY EXPRESS", un camion s'est arrêté pour vérifier la qualité des attaches de son chargement de tuyaux. Sage précaution, mais peut-être aurait-il fallu y penser avant d'approcher le sommet.
La route se dégage et nous reprenons de la vitesse.
En fait de sommet, nous débouchons sur un haut plateau. Peu de végétation, de l'herbe sèche, quelques buissons dans le vent et, de temps à autre, un hameau de maison simples ou un petit village garnissent le paysage.
Un panneau annonce "GO SLOW ! 30 KM/H", alors que les véhicules roulent allègrement à cent kilomètres à l'heure ! C'est le moment que choisit un type pour traverser tranquillement l'autoroute à pied !

 
Pune 50 KM
 
Maintenant, d'immenses pancartes publicitaires nous vantent les mérites de projets immobiliers de luxe un peu partout.
Encore une petite montée suivie d'un tunnel, puis la forêt des grandes pancartes reprend ses marques : pub pour des résidences de luxe, pour des salons cuir, pub pour de belles voitures et, last but not least, de la pub pour les panneaux de pub !
Il y a bien quelques maisons éparses, mais nous sommes toujours en pleine campagne. Visiblement, le fort taux de croissance de ces pays émergents que nous côtoyons depuis trois semaines ne profite qu'aux riches et à la classe moyenne aisée, car l'immense majorité des gens que nous avons croisés n'ont absolument pas les moyens de s'offrir ce genre de produits.
 
Je m'endors à nouveau et me réveille une heure plus tard dans la cohue des faubourgs de Pune.
Notre chauffeur se la joue Schumacher et veut absolument grappiller quelques places à tout prix. Il fait le forcing, accélère, klaxonne, freine et vitupère à tour de bras au milieu des motos, des rickshaw et autres camions. Sa nervosité et son agacement sont contagieux et le trajet commence à devenir franchement désagréable. Il s'en prend en particulier aux motos parce qu'elles sont comme des mouches à lui tourner autour sans arrêt.
Lorsque l'on sort de deux jours à Mumbai, Pune ressemble à une petite bourgade provinciale. Pas de grandes avenues ni de maisons cossues, mais c'est tout de même une ville de cinq millions d'habitants, et ça fait beaucoup de monde dans la rue. Salvatore me raconte que le Quartet est déjà venu jouer ici il y a sept ans, et qu'au milieu des motos et voitures coincées les unes sur les autres, il y avait aussi quelques conducteurs d'éléphants !
Notre chauffeur ne tient plus en place. Il prend cette fois des risques fous pour dépasser deux personnes sur un scooter. On sent depuis quelques instants qu'il doit à tout prix leur forcer le passage. Je croise le regard tendu de Salvatore et je vois qu'il pense comme moi, le type doit avoir une poussée d'hormones ou un truc du genre pour péter les plombs de la sorte. Par la droite, par la gauche, il tente à plusieurs reprises de pousser les occupants du scooter à s'écarter pour pouvoir passer. Sans succès. Finalement, ivre de rage, il se lance dans une tentative hautement déraisonnable et improbable. Dans la voiture, nous sommes tous à serrer les dents. Grâce à Dieu personne n'est touché. Après les avoir dépassés comme un véritable malade, il vient bêtement stopper à un feu rouge à peine trente mètres plus loin.
Quelle jungle.
Nous arrivons enfin à l'hôtel Hyatt, c'est le grand luxe ce soir !
En guise de bienvenue, nous subissons un contrôle de sécurité particulièrement strict de la voiture, de nous-mêmes et de nos bagages, pour apprendre quelques minutes plus tard au desk que nous ne sommes pas dans le bon Hyatt !
Nous rappelons le chauffeur, rechargeons la voiture et repartons gaiement affronter le capharnaüm de la circulation punesque, à la recherche d'un Hyatt number two. Cette fois, l'impulsif hormonal disjoncte et touche carrément une moto lors d'un dépassement. Par miracle le type ne tombe pas. Notre chauffeur n'a même pas un regard pour le pauvre motard.
Nouvel Hyatt, nouveaux contrôles, nouveau desk, cette fois c'est tout bon, il y a des chambres réservées pour nous.
J'ai une petite heure de marge avant l'heure du sound-check et je suis mort de faim. Je quitte ce bunker pour richetons et sors m'acheter de quoi manger au carrefour voisin. Dans une baraque de tôle au milieu des détritus, une petite dame me vend quelques samousas de sa fabrication. Avec le recul, c'est une expédition qu'il aurait probablement mieux valu que je n'entreprenne pas...
La dame me les emballe avec quelques piments verts à l'huile et au gros sel dans un vieux journal à la page des informations boursières !
Une heure et quelques bouteilles d'eau plus tard, nous débarquons pour notre sound-check dans un amphithéâtre en plein air. C'est un concert organisé par le Blue Frog, un club de Mumbai qui ouvre une deuxième salle à Pune.
Le son est impeccable, probablement les meilleures conditions de jeu depuis le début de la tournée, mais malheureusement il y a très peu de monde le soir, très certainement la plus faible affluence de cette tournée. On nous assure que deux cents billets ont été vendus, mais nous apercevons à peine une cinquantaine de personnes, éparpillées sur les gradins de l'amphithéâtre.
Qu'importe, nous jouons dans notre bulle, faisant complètement abstraction des lieux et de cette faible affluence. C'est tellement le pied de jouer avec un son pareil que nous donnons un concert de toute grande qualité.
Après ce moment d'intense communion musicale, pour une fois, nous ne mangerons pas tous ensemble des mêmes plats au même endroit. C'est une première depuis le début de la tournée.
Morts de faim, Marc et moi refusons une proposition douteuse de restaurant végétarien. Déjà que la spécificité végétarienne n'est pas exactement notre violon d'Ingres et que l'endroit suggéré par Laurent et Erik n'est vraiment pas très attrayant avec son éclairage aux néons et son look de Mövenpick propret, en plus il y fait un froid de canard ! Le réglage de la climatisation est une véritable agression, capable de broncopneumoner à tout jamais les plus vigoureux d'entre nous. Aujourd'hui encore, je ne comprends d'ailleurs toujours pas pourquoi ce pauvre Christophe a préféré stationner dans ce frigo.
Avec la bonne conscience du mutin qui a su briser un tabou pour de nobles raisons, nous partons en duo quelques rues plus loin manger une épaule d'agneau entière au curry masala. Ça déchire, dans tous les sens du terme !
C'est incroyablement bon, et incroyablement fort !
Mon palais s'en rappellera longtemps,
mon tube digestif également.
Pune, Inde, samedi 30 novembre 2013.

 
9 heures.
 
L'aéroport de Pune ressemble à une caserne militaire.
Nous et nos bagages sommes contrôlés deux fois de suite par des gardes en mitraillettes avant même de pénétrer dans le hall d'enregistrement, puis les valises sont mises sous scellés de peur que l'on en modifie le contenu.
La compagnie Indigo, dont mon esprit brumeux ne comprendra le jeu de mots que bien plus tard, ne plaisante pas avec la sécurité ni avec les surtaxes bagages. Nous n'avons heureusement plus beaucoup de disques à vendre et nos bagages ont bien maigri.
Même s'ils ont laissé des traces dans mon tube digestif ces dernières heures, les samousas aux piments d'hier étaient un véritable délice. Un jeune garçon en vend dans la salle d'attente de l'aéroport. Ces piments sont une véritable drogue, je ne peux y résister.
La fatigue s'est emparée de moi depuis hier matin et il suffit que je me pose quelque part moins de dix minutes pour que je m'endorme. Les quatre-vingts minutes de vol pour Bengalore filent comme une lettre à la poste le temps d'une sieste.

 
Bengalore, 13 heures.
 
Il fait nettement plus chaud ici, probablement plus de trente-cinq degrés. La route qui part de l'aéroport pour la ville est soigneusement bichonnée par une équipe de jardiniers. Tout est propre et bien délimité : gazon soigné, arbres bien alignés, haies de buissons taillées picobello, palmiers innombrables, décoration de fleurs jaunes, rouges et vertes finement disposées de chaque côté d'une route à peine inaugurée.
Tout sent le neuf et le tape-à-l'œil. Nous sommes ici dans la Silicon Valley indienne.
Les industries locales hi-tech ont probablement sponsorisé ce paysage particulier.
Après quelques kilomètres de ce voyage au pays de Candy, on vire à gauche et quitte la route à péage. Immédiatement le style change du tout au tout. D'une autoroute quatre fois deux voies flambant neuve à la circulation maîtrisée, on plonge maintenant dans le grand bazar à l'indienne habituel.
Une route vieillotte slalome tant bien que mal de part et d'autre d'un immense chantier : la construction d'une voie rapide surélevée, avec ses gros pieds de béton alignés à perte de vue. Autour de nous défilent pêle-mêle toutes les choses insolites qui sont ici le lot du quotidien. La lassitude et la fatigue de ces voyages répétés leur donnent l'allure d'une énumération sans fin.
Camions aux moteurs rugissants qui n'avancent pas, ralentissement, passage sur la gauche du chantier, chemin de terre, traversée d'un village avec des enfants qui jouent sans crainte tout proches des voitures lancées à pleine allure, étalages de tissus, fruits et légumes fumés aux gaz d'échappements. Un type manie un gros cric au bord de la route sous un camion inerte à trois roues.
Nouvel embouteillage, route bloquée par la police pour laisser traverser trois vaches, magnifique champ de palmiers, passage à droite, route de campagne, embouteillage à l'ombre d'une bétonneuse bruyante et poussiéreuse, habitations multicolores, passage à gauche, terre ocre, zone de lotissements en construction, ralentissement, encore deux vaches sur la route.
Je lâche prise et m'endors un moment.
 
Réveil aux côtés d'un vieux bus avec une aile défectueuse fixée aux rivets pop, une troupe de travestis profite d'un ralentissement pour quémander quelques sous.
Notre véhicule repart sur une simple route de terre, passage à droite, buildings en construction, motos qui partout bloquent la route. C'est bon signe, quand il y a des motos c'est que la ville approche.
À nouveau de la verdure, nous nous écartons un instant du chantier de la voie surélevée, passage d'une rivière, sorte de grand palais protégé sur la droite, cabanons glauques sur la gauche, retrouvailles avec le chantier, route ombragée bordée d'arbres, passage à gauche, embouteillage.
Je n'en peux plus, je m'endors à nouveau.
 
Réveil au milieu des embouteillages et des éternuements de Christophe. De la musique indienne sort de la radio. En fait ce n'est pas Christophe, mais le chanteur de la radio qui produit des formules rythmiques en toussant. Smog, voitures, camions et motos - cette fois on dirait vraiment qu'on est en ville -. Vaste chantier d'un lotissement en construction, embouteillage, policiers avec chapeaux de cowboys opérant la fouille en règle d'une voiture bloquée sur le côté. Passage à droite, champ de palmiers, tunnel, palmiers encore, et maintenant un camion qui roule carrément sur trois roues à petite vitesse. Passage d'un pont, nouveau ralentissement.
Je dois être épuisé car je perds conscience à chaque arrêt.
 
Réveil dans les palmiers, la terre, les immeubles, les motos, les camions, la voie rapide, les baraques de tôle et le smog, tout à la fois. Cette fois nous sommes bien en ville.


 
Après une heure et demie de cet interminable parcours, nous arrivons enfin au club, sans passer par l'hôtel, histoire de simplifier la route, nous dit-on ...
C'est un club à l'allure plutôt rock si j'en juge par les deux tours d'amplis mis à ma disposition. L'équipe qui tient l'endroit est jeune et très motivée. Ils sont très contents car ce soir sera sold out; ça va être bondé et, vu l'endroit, il y a de bonnes chances pour que l'ambiance soit extraordinaire. Au fond de la salle, une large ouverture donne sur un grand jardin où l'on nous dresse une table et sert un excellent repas.
Le sound-check est prometteur. Erik est très intimidé par mes deux tours d'amplis. Je le comprends un peu, mais moi je suis complétement sous le charme.
 
Quatre d'entre nous demandons un véhicule pour aller nous reposer à l'hôtel avant le concert. Personnellement, je n'en peux plus, et j'ai besoin de dormir un moment.
Malheureusement, la fluidité de la circulation n'a pas évolué depuis tout à l'heure.
Bengalore est une ville de huit millions d'habitants et les infrastructures routières ne sont pas du tout à la hauteur. Le chauffeur se trompe de route, et nous devons faire plusieurs centaines de mètres dignes du Paris-Dakar pour récupérer le coup. La résidence-hôtel Shamhyta n'est vraiment pas terrible, c'est le moins que l'on puisse dire. Un endroit à éviter, moche, triste, avec des fourmis qui courent allègrement sur le parquet mais un internet qui ne veut pas marcher. En ce qui concerne la robinetterie, pas de risque de s'ébouillanter, il n'y a pas d'eau chaude.
Sur le chemin du retour notre chauffeur doit à nouveau improviser, la route est bloquée car un quartier entier vient d'être inondé.
 
Une fois au club, je constate pour mon plus grand malheur que des tables ont été dressées dans la salle et que des repas seront servis durant le concert. C'est la douche froide, ce sera pas rock, mais alors pas rock du tout !
Les spectateurs installés à nos pieds sont pour la plupart non indiens. Tout au long du concert, ils nous regardent distraitement en mangeant dans une ambiance très convenue qui me rappelle les heures sombres de ma carrière. Une époque où la mission primordiale était de jouer élégant et discret; ne surtout pas jouer trop fort, pas trop impulsif, bien garder le jeu sobre et mesuré, ne pas prendre le risque de troubler la quiétude digestive d'une clientèle de resto-buffet à gogo de quelque hôtel Ramada ou Intercontinental.
Pourtant le concert est musicalement exceptionnel. Le son est parfait et le groupe, très inspiré, ne lâche pas la pression de bout en bout.
Depuis la scène, nous n'avons aucune vue sur ce qui se passe en arrière-plan dans le jardin. Or justement, c'est là que sont restés les spectateurs indiens – plus tard, nous comprendrons que les prix des billets étaient différents - et nous ne réalisons rien de l'ambiance extraordinaire qui règne à l'extérieur durant le concert. C'est très frustrant d'avoir ainsi joué toute la soirée sans aucun répondant et de n'apprendre qu'après coup à quel point la ferveur et l'enthousiasme du public ont été grands.
 
Dans la nuit, sur le chemin de la résidence-hôtel, le chauffeur avance dans des rues désertes. Seuls quelques chiens abandonnés fouinent autour des poubelles. Ce silence rare met les éternuements de Christophe particulièrement en évidence.
Ce quartier de lotissements en chantier perpétuel me fait penser à Beyrouth.
Les immeubles ne sont pas encore terminés, ils ont pourtant déjà l'allure de cités d'il y a quarante ans.

Benoît Corboz
Mercredi 13 Novembre 2013
Le monde des fourmis 5/5

Bengalore, Inde, dimanche 1er décembre 2013.

 
Ce matin nous partons pour Goa, dernière étape et dernier concert de cette tournée. Nous jouerons dans le cadre d'un festival organisé par un hôtel de luxe au bord de l'océan. Là au moins c'est clair, on sait d'avance que l'ambiance ne sera pas rock du tout. Christophe attend beaucoup de ce rendez vous avec la mer, car il espère qu'une petite baignade lui nettoiera le nez et la gorge une bonne fois pour toutes.
Notre vol Spicejet décolle avec plus d'une heure de retard. Incapable de me lever pour le petit déjeuner, j'ai largement le temps de me rabattre sur deux samousas froids dans un bar de l'aéroport. Là encore, avec le recul, je ne suis pas certain que ç'ait été une bonne idée.
 
Nous atterrissons à Goa aux alentours de 13 heures. Pour moi le vol se résume à une bonne sieste.
Il fait vraiment très chaud ici et le taux d'humidité élevé dû à la proximité de l'océan accentue encore cette impression de fournaise. Le bus de l'hôtel est beaucoup plus rock'n'roll que ce à quoi nous nous attendions, vieux, défraîchi, sans confort, sans climatisation ni véritable coffre à bagages. Qu'importe, s'il est à l'image du public de ce soir, nous ne nous en plaindrons pas.
Après quelques minutes de routes moches comme partout à proximité d'un aéroport, le vieux bus file à gauche, descend un petit chemin à flanc de coteau, franchit un passage à niveau sauvage et plonge dans la fraîcheur bienvenue d'une forêt tropicale enchanteresse. Quel cadeau que cette petite heure de bus à serpenter gaillardement au milieu des cocotiers, des palmiers et des lianes. La nature est sauvage, mais l'endroit est loin d'être inhabité. Ici, on croirait presque que l'expression d'une vie simple, vaguement en harmonie avec la nature, a enfin droit d'exister.
Souvent de petites maisons aux couleurs vives bordent la route. Des grappes d'enfants jouent à proximité d'une famille de cochons noirs qui traverse le chemin en file indienne. Une petite clairière a été aménagée en rizière, une autre en terrain de foot miniature. Plus loin, à côté d'une maison de paille, du linge sèche sur l'herbe. À plusieurs reprises, des perroquets multicolores postés en bordure de route saluent notre passage. Trois ou quatre personnes s'affairent à la construction d'une nouvelle maison. À côté d'un gros tas de briques rouges et de sacs de sable, les murs du rez-de-chaussée sont déjà montés et on installe des échafaudages de bambous avant d'attaquer l'étage. En toute liberté, une vache, deux moutons ou une chèvre paissent ou siestent tranquillement sans se soucier de rien.
Il y a aussi des maisons plus cossues et inhabitées, probablement des lits froids pour citadins touristes, toutefois en proportion suffisamment raisonnable pour ne pas dénaturer les lieux.
Le bus continue à avancer au milieu de verdures et feuillages magnifiques. Il y a bien quelques motos et de temps en temps un camion, mais la circulation reste tout à fait digeste.
On croise deux ou trois bars et épiceries, et un internet-café près d'une sorte de carrefour. Comme tout a l'air plus naturel lorsque la simple dimension humaine des choses est respectée.
Le bus quitte maintenant la forêt et traverse une zone de champs et rizières. La température remonte instantanément d'un bon cran.
Nous arrivons à 14 heures devant l'enceinte du Baywatch Resort. Il fait une chaleur d'enfer, il faut être fou pour venir passer ses vacances ici !
C'est une résidence de luxe fermée, surveillée par un grand nombre de gardes armés. Quel contraste atroce avec le décor que nous venons de quitter. Le personnel du bâtiment central nous accueille avec son froufrou de courbettes, et des hôtesses bénissent notre arrivée d'un collier de fleurs et d'un point rouge sur le front.
Dehors face à la terrasse, quelques baigneurs s'égaient dans une piscine kitch de forme arrondie bordée de gazon bien entretenu. Puis, plus loin, une petite piste de danse sépare la piscine de la scène qui a été aménagée pour le festival.
Un village de bungalows clonés attachés les uns aux autres entoure ce petit îlot de bonheur artificiel, protégé par une enceinte qui, ailleurs, me ferait penser à celle d'une prison : murs, gardiens, barbelés et tessons de bouteilles y font bon ménage.
 
Mauvais signe, des tables sont dressées autour de la piscine devant la scène.
Ça sent très fort l'ambiance Monsieur-et-Madame-Machin-mangent-ce-soir-enmusique. Je croise Cyril Bondi, le batteur du groupe Plaistow. Ils ont joué ici hier soir devant un public d'introvertis. L'ambiance était morose. Il m'apprend en plus que l'hôtel exige un curfew à vingt-deux heures précises, par strict respect du sommeil de leur clientèle !
Ce soir est le dernier du festival, il y aura trois groupes et c'est nous qui clôturons les festivités. Avec le retard inhérent aux changements de plateaux, si ça se trouve, on ne va pas avoir le temps de jouer bien longtemps avant le couvre-feu.
On est bien loin de ce à quoi l'on pouvait s'attendre en venant à Goa, ancienne terre de prédilection des hippies des années 70 et actuelle reine de la Trans-Rave-AcidParty jusqu'à plus d'heure.
 
Une sieste plus tard, en milieu d'après-midi, l'organisateur du festival vient se présenter pendant que nous nous préparons sur scène. Il est jeune, extrêmement décontracté et, malgré les apparences, plutôt efficace. Il a le look parfait du Goatouriste : longs cheveux de baba et petites lunettes rondes. Erik et Laurent le baptisent sur-le-champ John Lennon.
Nous faisons un rapide sound-check, avant de nous atteler à la partie la plus attendue de ce séjour à Goa, la baignade dans l'océan !
Pour se rendre à la plage distante de trois cents mètres, il faut franchir trois portiques de sécurité. Celui de la sortie de l'enceinte de l'hôtel, celui de l'entrée sur la zone de plage de l'hôtel et celui de la plage elle-même. Pour obtenir le droit de passer, il faut à chaque fois donner son numéro de bungalow et, avant tout, ne pas avoir trop l'air d'un autochtone. La preuve, ce clown de Christophe répond systématiquement "Room one, two, three", et on le laisse passer.
La plage est immense et complètement vide. A part trois ou quatre baigneurs, quelques oiseaux à la recherche de nourriture et trois baraques de vendeuses de souvenirs, nous sommes seuls devant l'immensité de l'océan.
Le sable est d'un grain délicieusement fin, le contact en entrant dans l'eau est incroyable. Je n'ai pas souvenir de m'être jamais baigné dans une mer aussi chaude !
En face, loin derrière le soleil rouge qui rase l'horizon, à plus de quatre mille kilomètres de nage, ça doit être les côtes de la Somalie, et leurs hordes de pirates des mers.
De retour de la plage, je traîne une lourde fatigue qui me cloue au lit dans mon bungalow jusqu'à la fin du concert du deuxième groupe de la soirée. Au tout dernier moment, je me lève péniblement, enfile mes habits et me rends aux abords de la scène vérifier la bonne installation de mon équipement.
Le concert démarre bien, le son en open-air est très agréable.
 
Après un premier morceau suivi des quelques applaudissements polis et lointains de Messieurs-et- Mesdames-Machin réfugiés derrière leurs assiettes de l'autre côté de la piscine, Erik invite l'assemblée à venir près de nous, écouter, participer, danser, et même plonger dans l'eau de la piscine si nécessaire. Il parle d'une voix posée et calme, insiste, à la manière d'un prédicateur inspiré, en tournant sa phrase un peu différemment à chaque fois, en changeant deux ou trois mots, ou en variant le poids de l’intonation et des silences, simplement.
Quel talent !
Après un court instant d'hésitation, la partie est gagnée. Les gens sont là, devant nous, attentifs, réceptifs, concernés. Le véritable concert peut commencer.
Le curfew de l'hôtel est battu en brèche sans opposer de résistance. Nous redescendons de scène peu après onze heures, laissant des organisateurs et un public absolument ravis.
 
Nous mangeons un petit quelque chose tous ensemble au bord de la piscine, puis je vais me coucher sans traîner. Étrangement, malgré mes multiples siestes de la journée et de la soirée, je suis encore et toujours mort de fatigue.


 
Goa, Inde, lundi 2 décembre 2013.

 
J'étais pourtant plein de bonnes intentions ce matin. Je pensais me lever tôt et courir me jeter dans l'océan avant les grosses chaleurs. Un truc pour retrouver du tonus et me ragaillardir à la fois le corps et l'esprit. Mais je reste lamentablement cloué au lit, bien incapable d'émerger jusqu'à une heure déjà bien avancée de la matinée.
Ma conscience me tiraille, je suis pris entre deux feux. Alors que ma tête me pousse à prendre une bonne douche et partir à la plage profiter de ces toutes dernières heures tropicales, mon corps fait de la résistance.
Je me sens totalement vide, plus aucune force, plus rien.
Est-ce les quarante degrés de température ambiante qui m'assomment à ce point, ou simplement la fatigue accumulée ? Ou alors je dois couver quelque chose. Je n'en sais trop rien.
En fin de compte, c'est la tête qui gagne le bras de fer. Je me retrouve aux alentours de midi à me griller les pieds sur le sable fin. L'eau est encore plus chaude qu'hier, même pas rafraîchissante… L'endroit est vraiment magnifique, je ne regrette pas ma venue, mais c'est invivable, il fait vraiment trop chaud.
Le temps de leur donner quelques faux espoirs maladroits, je me réfugie lâchement à l'ombre des cahutes des marchandes de souvenirs, avant de retourner me coucher dans mon bungalow climatisé.
 
Il est 15 heures devant la porte de l'enceinte de l'hôtel lorsque John Lennon brave la chaleur et le soleil pour venir nous saluer une dernière fois. Il a visiblement fait la fête toute la nuit. Derrière ses petites lunettes cerclées, ses yeux ont de bien étranges reflets, mais ses remerciements et félicitations sont sincères et chaleureux.
C'est le moment de prendre la route, avec un vieux bus que le soleil d'enfer a transformé en grill; le moment du départ pour le grand voyage de retour au bercail : Goa – Mumbai - Zürich – Genève – Lausanne.
Après quelques minutes de route, le bus s'enfonce dans la relative fraîcheur de la forêt, et ma conscience indécise ne tarde pas à s'évaporer dans des limbes mystérieux.
 
Il y a les aéroports populaires, ceux qui n'accueillent que les vols internes. Ils sont souvent situés dans des pays pauvres ou émergents. Ils offrent un confort limité et leur architecture est fonctionnelle sans plus, avec parfois une petite touche rétro qui a son charme.
Et puis il y a les aéroports bling-bling business, ceux où tout brille et sent le fric, ceux où les Miles accumulés sont présentés comme le passage obligé de toute ascension dans la hiérarchie sociale, ceux où, carte d'embarquement en poche, on se sent pris en main, bien à l'abri des contingences matérielles du simple mortel, si l'on excepte la sauvagerie de certaines climatisations.
Autant le dire clairement, le hall des départs de l'aéroport de Goa fait partie de la première catégorie.
Un look de vieille gare routière nord-américaine. On aurait voulu nous faire croire qu'on est venu ici pour prendre le bus qu'on n'aurait pas pu faire mieux. Des murs d'un jaune si fade qu'il devient difficile de savoir si l'usure du temps a terni le blanc ou affadi le jaune, des sièges en similicuir rouge écaillés et rêches au point que l'on regrette vite, malgré la fournaise ambiante, d'être vêtu d'un T-shirt à manches courtes, et une brigade de ventilateurs dont l'ampleur des basses fréquences n'a rien à envier à celle d'un escadron de B52 en phase d'approche.
Nous devrions être partis il y a déjà près de soixante minutes, pourtant le vol Spicejet est toujours annoncé à l'heure. Pour nous qui avons sept heures d'escale prévues à Mumbai, ce n'est pas bien grave, attendre ici ou là-bas ça ne change rien. Le hall est bondé et la chaleur rend l'attente pénible. Je m'endors plusieurs fois, et pourtant le temps reste bien long.
Un soldat armé vient ouvrir le gros cadenas qui bloque notre porte d'embarquement.
La moitié de la salle se lève et va se poster en file indienne devant le desk. Puis plus rien. L'attente continue debout. Vingt minutes plus tard nous sommes enfin installés dans l'avion, tout devant, au premier rang. L'hôtesse du desk a refilé ces places à Laurent en les lui présentant comme un privilège réservé aux VIP. Il s'est bien fait rouler, ces places sont nulles. Nous sommes plantés à quelques centimètres d'un panneau de linoléum qui nous bouche la vue et ne nous laisse aucun espace pour les pieds. En plus, j'ai coutume de dire que les places de devant sont peu sûres en cas de choc frontal ...
Les hôtesses, du genre nerveuses, refont plusieurs fois le comptage des passagers. L'attente continue donc encore un moment, assis et coincés, avant que l'ordre ne soit enfin donné de refermer la porte. Dehors, deux types viennent tranquillement dégager l'escalier manuellement, puis l'avion s'ébranle lentement et s'en va longer péniblement la piste jusqu'à son extrémité. Marc et moi nous demandons si les pneus sont mal gonflés ou si la piste a subi un bombardement récemment, car il y a de drôles de bruits et ça secoue beaucoup sous nos pieds. Lorsque l'avion prend de la vitesse pour décoller, les bruits et les secousses s'amplifient de manière inquiétante, on dirait du motocross.

 
19 heures.
 
L'atterrissage à Mumbai secoue tout autant, l'option des pneus mal gonflés est vraisemblablement la bonne. Nous perdons deux bonnes heures à changer de terminal, saucissonnées par je ne sais combien de contrôles bagages. Lorsque nous pénétrons dans le hall des vols internationaux, il nous reste encore quatre heures à tuer avant le vol pour Zürich. Je revêts rapidement mes habits d'hiver suisse car la climatisation est dangereusement insupportable.
Laurent, qui transporte avec lui ma valise d'effets, trop fragile pour supporter un traitement de soute, est pris en grippe par un agent suspicieux lors du dernier contrôle de sécurité. Il lui fait ouvrir la valise et tout démonter. Le type est si concentré sur Laurent qu'il me laisse passer sans encombre avec mon Hammond portatif. Je rejoins Laurent pour lui venir en aide. Cette valise est bourrée d'électronique, de câbles et de transformateurs, et il est courant que le scanner la prenne pour une machine infernale. Si le douanier nous oblige à en sortir le contenu et à le scanner en pièces détachées, ça prend un temps fou, et il est ensuite bien hasardeux de tout remonter correctement pour réussir à refermer la valise. On vient de prendre quinze avions en trois semaines sans réel problème de douanier et c'est à l'avant-dernier vol que ça coince. Après plusieurs passages de scanner sans succès, pièce par pièce, ce voyou de Laurent avoue avoir caché son briquet dans la poche extérieure de la valise. Il se fait fusiller du regard par le douanier et la plupart des gens de la file d'attente derrière nous. L'objet du délit est dûment saisi et immédiatement jeté aux oubliettes. Laurent est un peu triste, le douanier extrêmement fier. Ma valise, une fois rangée et refermée, est enfin estampillée "Security Checked" et nous sommes libérés.
Il nous reste encore deux bonnes heures avant l'embarquement pour Zurich. Je vais me réfugier dans le salon privatif auquel ma carte de fidélité donne accès.
Chez Lufthansa, la compagnie que nous utilisons le plus, il y a quatre paliers de clientèle. C'est un peu comme pour les pistes de ski ou les divisions de foot. La simple carte bleue est pour ceux qui débutent. Le seul avantage est que l'on peut commencer à collectionner des points qu'on appelle Miles et s'acheter des bêtises avec sur le site de la compagnie.
La carte argentée Frequent Traveller – la mienne - est celle que l'on acquiert si l'on dépasse un certain nombre de vols ou un certain seuil de Miles en une année. Elle permet de gagner du temps en effectuant les check-in au guichet Business class, d'enregistrer un bagage supplémentaire gratuitement et de fréquenter les lounges les plus simples que l'on trouve dans certains aéroports.
La carte dorée Senator – celle de Laurent - n'est offerte que si l'on voyage à peu près trois fois plus, ou trois fois plus cher, que ma moyenne annuelle personnelle. Avec cette carte on peut éviter les files d'attente des contrôles de bagages en se faufilant par un portique spécial, on peut embarquer dans l'avion en même temps que les passagers business-class et l'on a accès pour soi-même et un invité à un lounge Sénator, comme celui où j'ai passé quelques heures à Bangkok il y a quatre jours. Enfin, il y a le must du must, la carte noire HON Circle.
Et là ça ne rigole plus, on passe carrément de seconde division à tête de série en ligue des champions ! Pour l'obtenir il faut scorer au minimum un vol intercontinental aller-retour en first par semaine ! C'est une carte pour les gens qui passent la moitié de leur vie dans un avion. Les avantages sont conséquents, impossible d'avoir mieux, à moins de s'appeler Barack Obama.
Laurent a un pote qui en a une. C'est un jeune type du nom de Romain qui travaille pour une grosse boîte internationale d'audit. Romain est un grand fan du groupe, et le quartet représente pour lui un monde totalement différent de celui des businessmen qu'il fréquente habituellement. Il adore venir nous voir en concert. Il y a un mois il nous a même suivi tout un week-end à Gdansk.
Notre vol passait par Munich avant d'atteindre la Pologne. Il m'a gentiment proposé d'expérimenter avec lui durant l'escale les avantages que lui offre sa carte et j'ai accepté. À ce moment-là, Erik a eu envers moi un regard bien critique, me faisant comprendre que lui, jamais au grand jamais, n'accepterait de profiter de telles faveurs. La vérité est qu'il s'est empressé de faire comme moi dès le lendemain, lors de l'escale du vol retour ...
Lorsque je suis sorti de l'avion et que j'ai posé le pied sur sol allemand, Romain m'a demandé de ne pas rejoindre le bus des passagers "normaux".
Une limousine Mercedes noire était là, garée au bas des escaliers tout spécialement pour nous. Le genre de limousine que l'on ne voit que dans les films. Avec des portes qui se referment sans bruit, des sièges incroyablement moulants, et des appuie-tête à coussinets moelleux, d'un confort que je n'aurais même pas osé imaginer. Voyant la housse de mon petit orgue Hammond que je porte comme un sac à dos, le chauffeur a immédiatement actionné l'ouverture du coffre arrière. À sa grande surprise, j'y ai moi-même déposé mon instrument; un coffre que – par inconscience et totale inculture – j'ai malencontreusement tenté de refermer manuellement. Sacrilège ! Le chauffeur, peu habitué à véhiculer des ploucs dans mon genre, a prestement interrompu un lamentable effort qui n'aurait pu que détériorer le mécanisme motorisé de la limousine.
Une fois installés à l'intérieur, il a demandé à Romain, en l'appelant par son nom sur un ton impeccable, où il fallait qu'il nous conduise. Romain hésitait, cela dépendait de l'horaire du prochain vol. Le chauffeur a alors pianoté quelque chose sur son volant et les horaires de nos vols se sont immédiatement inscrits sur l'écran de l'ordinateur de bord. Romain a opté pour une petite balade au lounge HON.
Le chauffeur a stoppé son véhicule dans une zone spéciale, puis nous a escortés jusqu'au must des salons VIP. À l'entrée, une hôtesse a pris nos cartes et nos billets. J'ai d'abord pensé que c'était pour des raisons de contrôle, mais elle a simplement pu programmer ainsi notre prochain départ, réservation de limousine et formalités d'embarquement, pendant que nous nous reposions.
Nous n'avions que quarante-cinq minutes devant nous, je n'ai donc pas eu le temps de profiter des chambres de repos, douches et massages mis à notre disposition.
J'ai dégusté quelques petits canapés, divers Sushi et un verre de délicieux vin rouge Italien, dans un grand salon luxueux, avant qu'une hôtesse ne vienne me demander ce que j'avais choisi à la carte.
Je me sentais ridicule : je n'avais absolument pas faim puisque, une heure plus tôt, je m'étais goinfré d'émincé de poulet aux Späzlis dans le salon très commun des membres couleur argent de l'aéroport de Cointrin. J'ai dû renoncer la mort dans l'âme à un repas prometteur. Romain s'est contenté de deux verres de champagne.
Il m'a raconté sa vie dans les avions et les nombreux privilèges offerts par sa fameuse carte noire. La possibilité par exemple de réserver ou d'annuler un vol à tout moment, de choisir son vol et son siège précis à la dernière minute, en gardant une priorité absolue sur tout autre passager, même déjà enregistré ! Ceci pour le plus grand malheur de pauvres innocents, car ce type de faveurs représente une des raisons majeures d'overbooking des places. Il a également la possibilité d'offrir des cartes Senator à certaines personnes de son choix, ce qu'il a gracieusement fait pour notre manager Laurent.
Une fois, il a appelé son numéro spécial "Emergency Call" pour manifester sa mauvaise humeur, car un vol de retour Londres-Genève venait d'être annulé pour des raisons météorologiques. Tout a été fait pour le faire arriver à bon port le plus rapidement possible. En d'autres termes, il a évidemment pris la place de quelqu'un d'autre sur le vol suivant. Lorsqu'il est arrivé à la maison quelques heures plus tard, une caisse de champagne et un mot d'excuses l'attendaient devant sa porte !
Ce business des cartes d'avion est vraiment une caricature de la marche actuelle de notre société. On se croirait au Monopoly. Plus tu en as, plus on t'en donne, plus tu es riche, plus c'est facile de t'enrichir encore plus. Et tant pis pour les autres ...
 
Quarante-cinq minutes plus tard, une hôtesse est venue nous apporter nos cartes d'embarquement validées, et nous a invités à rejoindre le chauffeur qui nous attendait à la sortie.
Ce n'était pas le même chauffeur, mais il appelait également Romain par son nom.
Cette fois-ci je me suis bien gardé d'entreprendre quelque manutention que ce soit. Durant le temps du petit trajet velouté sur le tarmac bavarois, Romain m'a raconté qu'à force d'être le sujet de toutes les attentions il en était arrivé à ne plus se soucier de rien. Une fois, un chauffeur l'a emmené au pied du mauvais avion. Il est entré et s'est installé comme si de rien n'était. Ce n'est que lorsque le capitaine a annoncé la durée du vol que Romain a constaté l'erreur. Il a averti une hôtesse qui l'a fait sortir immédiatement de l'avion. Une limousine est venue rapidement le chercher pour l'amener au bon endroit, au pied d'un appareil qui n'a pas hésité à différer son départ le temps que Romain soit bien installé.
Lorsque nous sommes arrivés à proximité de notre avion pour Gdansk, le bus des populaires était déjà là depuis quelques minutes toutes portes ouvertes, mais des gars de la sécurité empêchaient les voyageurs de sortir ! Le chauffeur nous a demandé d'attendre un instant bien au chaud dans la voiture, est sorti vérifier que tout était en ordre, puis est venu ouvrir nos portes. Nous sommes tranquillement entrés dans l'avion comme des pop stars, tandis que la plèbe se gelait dans le bus ouvert ...
Mais revenons à Mumbai et mon banal lounge "Frequent Traveller".
Il y a des sièges confortables, des boissons, un petit buffet libre, et l'accès gratuit à internet. Ce n'est pas grand-chose, comparé à Munich le mois passé, mais c'est toujours mieux que de se faire dévaliser le porte monnaie pour un café-croissant dans n'importe quel bar de l'aéroport. En plus, comme l’accès au lieu est limité, j'ose m'y assoupir sans le souci de me faire voler mes affaires durant mon sommeil.
Un émincé de poulet au curry, une petite salade, un Gin Tonic et une bonne sieste plus tard, il est temps que je rejoigne ma porte d'embarquement. Sur le plan de l'aéroport la porte A11 n'avait pas l'air bien loin, mais en grandeur nature ça représente tout de même dix bonnes minutes de marche.
À peine arrivé, je réalise que j'ai bêtement oublié ma casquette au lounge. Un joli modèle de Brixton acheté chez Henri & Henri à Montréal.
Zut, plus que zut !
Si je fais vite, il me reste encore assez de temps pour aller la rechercher.
Je décide de tenter le coup.
Je reviens rapidement sur mes pas, un peu agacé, mais sans grand souci pour mon couvre-chef. Ces salons sont des endroits bien contrôlés où n'entre pas n'importe qui. Quelqu'un l'aura certainement aperçu et remis au personnel de Lufthansa. Pourtant, une fois sur place, à ma grande surprise, ma casquette est introuvable. Je regarde sous les sièges, questionne des passagers et le personnel, personne n'a rien vu. Elle ne s'est pas envolée toute seule, donc il n'y a pas trente-six possibilités : soit un client ou quelqu'un du personnel me l'a embarquée pendant mon sommeil, soit durant mon absence.
Je n'ai pas vraiment le temps de pousser mes recherches car j'ai un avion à prendre. C'est rageant, et assez instructif : au cours de cette tournée qui m'aura conduit sur trois semaines en Birmanie, en Indonésie, au Vietnam, au Laos et en Inde, à bien des reprises dans des conditions proches des gens de la rue et des crève-la-faim, parfois seul dans des endroits inquiétants et mal éclairés, l'unique mésaventure subie aura été en fin de compte la perte ou le vol d'une caquette en pleine zone "select" d'un aéroport ...
 
Lorsque j'arrive à nouveau à la porte A11, l'hôtesse du desk lance les opérations d'embarquement et rappelle qu'il est impératif que chaque bagage à main soit muni de son attestation de contrôle pour être accepté dans l'avion. J'ai un gros doute et je regarde la housse de mon Hammond. Rien n'y figure ! C'est cet abruti de douanier, trop affairé à pister le briquet de Laurent, qui a dû oublier de marquer mon bagage tout à l'heure.
Je vais immédiatement parler à l'hôtesse et je lui explique que j'ai bel et bien passé le contrôle … No Way ! Sans justification, pas de Hammond dans l'avion ! Je retourne une seconde fois sur mes pas, escorté cette fois par un agent de la sécurité. Le poste de contrôle est situé un peu plus loin que le salon des voleurs de casquettes ...
Je commence à transpirer sérieusement mon Gin Tonic. Au pas de course avec un Hammond dans le dos, le stress aidant, il ne fait plus si froid dans cet aéroport ! Le fameux douanier est toujours là, mais ne fait pas mine de me reconnaître.
Heureusement, l'agent de la sécurité lui parle, et le type consent à scanner à nouveau mon Hammond, en priorité, puis le tamponne correctement cette fois-ci. Nous retournons à marche forcée vers la porte A11. C'est un trajet que je commence à bien connaître maintenant.


 
Mumbai, Inde, mardi 3 décembre 2013.

 
Une heure du matin.
 
Sur la piste du Netaji-Subhash-Chandra-Bose International Airport, les réacteurs pourtant en pleine poussée ne peuvent rivaliser avec les décibels des derniers éternuements de Christophe sur sol indien. Le pauvre aura très équitablement expectoré ses microbes sur l'ensemble des territoires visités depuis trois semaines, il lui en reste même un peu à rapporter à la maison. Avec des clients comme lui, le Samsung Virus Doktor, que nous avons encore croisé tout à l'heure, a beaucoup de soucis à se faire.
L'avion prend de la vitesse et décolle, sans que rien cette fois ne nous fasse douter de la qualité du bitume ni de la pression des pneus.
 
Avant de disparaitre à jamais derrière le flou des nuages et le noir de la nuit, les lumières de Mumbai paradent encore quelques instants à mes pieds. Disposés en un algorithme mystérieux et impalpable, une armée aléatoire de bougies désordonnées et un immense essaim de vers luisants agités témoignent de l'activité nocturne de la cité monstre.
Ici comme dans d'autres mégapoles énergivores, les hommes-fourmis travaillent de jour comme de nuit. Mus par une force aussi puissante qu'étrange, ils ne cessent de dépenser leur potentiel personnel, leurs énergies, leurs vies au profit d'une mystérieuse mission collective.
Dans deux ans, dans dix ans, je reviendrai ici et ce sera encore plus grand, encore plus fou. Et encore plus pauvre.
Pas besoin de drogues tranquillisantes pour ce voyage de retour. Plus les heures passent, plus je me sens épuisé, vidé, dévoré de l'intérieur. Dans quelques instants, une torpeur maline me prendra une fois encore sans prévenir.
Est-ce les émotions énormes, denses et multiples de ces trois dernières semaines qui se bousculent en force à la porte de mon esprit, et qui appellent sans relâche mon sommeil à venir trier, classer et ranger ce fatras de vécu désordonné ?
Est-ce la simple fatigue des efforts consentis et des décalages horaires ?
Est-ce ces mystérieuses sensations digestives post-samousas qui fermentent dans l'antre de mes intestins et me mangent gentiment de l'intérieur ?
Ou alors le fameux suc sournois et carnassier de l'arbre bombardier, le Huras Crepitans, qui envahit et contamine jour après jour, comme un alien, les cellules grises de ma conscience ?
Je dors maintenant.
À voyager sans cesse de par le monde,
À visiter de vastes pays en m'imprégnant de l'ambiance et du tumulte des multitudes de villes immenses,
À me perdre dans des enchevêtrements d'infrastructures invraisemblables conçues sans relâche par cette nuée de fourmis infatigables que sont les hommes,
À côtoyer ainsi les foules du monde se déversant dans les rues, sur les routes ou dans les métros comme de simples grains de blé,
Je m'interpelle sur le rôle et l'importance réelle de ma petite personne dans l'univers. Toutes ces choses si essentielles à mon esprit ont-elles un poids quelconque à l'échelle de l'humanité ?
Non, évidemment non.
Mais alors, comment accorder un sens à ma vie ?
Comment accepter que mon monde à moi dont je suis le centre omniprésent ne représente même pas la périphérie de la banlieue du monde des autres ?
Comment accepter ce décalage immense entre moi et la multitude ?
Une multitude dont, à l'évidence, chaque membre possède en lui une part d'être de même importance que mon moi personnel.
Comment concilier l'unicité et la banalité ?
Comment concilier l'inconciliable ?
Il me vient ainsi l'idée que la valeur réelle d'un être ne réside non pas dans sa propre personne, dans ce qu'il fait, ni dans ce sentiment qu'il a de lui même, mais bien plutôt dans la qualité des relations entre lui et les autres, dans la densité des liens construits entre chacun, dans la multiplicité des échanges entre tous, dans le fluide énergétique des émotions partagées.
En cela les arts attestent de ce que l'homme a de supérieur face á toute autre vie de la création : cette faculté de sublimer l'échange.
L'échange entre les êtres, entre les vies,
et même parfois, pour les plus grands chefs-d'œuvre,
entre les morts et les vivants.

 
Benoît CORBOZ

 
Remerciements sincères à Jérôme Corboz, pour sa patience, son savoir et sa perspicacité de premier lecteur - correcteur.

Benoît Corboz
Vendredi 8 Août 2014
Le lac de feu, Estonie août 2014

Membres de l'expédition :
Erik Truffaz : trompette et rires
Alberto Malo : batterie, parfois avec cymbales
Christophe Chambet : Basse avec un grand B
Benoît Corboz : claviers insomniaques
Salvatore Dardano : ingénieur du son en mode analogique
Nadine Audergon : tour manager de haut vol
 
Jeudi 7 août, quelque part au sud-est de l'Estonie, 19 heures locales.
 
"My name is Vassili - I love you !"
 
Cela doit déjà bien faire deux heures que nous nous trouvons coincés dans ce bus, et ces routes estoniennes à voie unique ne sont pas du plus grand confort, ni du plus grand réconfort… Vassili est insupportable. Il met nos nerfs à rude épreuve à force de tenter de dépasser aux moments les plus inappropriés. Plus ça va, plus la tension, et maintenant la 
colère, emplissent l'espace restreint de notre véhicule. 
Tel une autruche, je cherche désespérément à trouver refuge dans un sommeil qui ne cesse de me fuir depuis des jours. Mais en ce moment les éléments se liguent contre moi. Labande de sécurité au centre de la route, qui fait vibrer avec fracas tout véhicule osant la transgresser, joue son effet à plein. A chaque fois que, par miracle, je ferme les yeux et m'approche délicieusement des bras de Morphée, c'est l'alarme générale à bord, ça vrombit, ça trépigne, ça grogne à plein régime. Mais dans ces conditions, avec ce satané Vassili aux commandes, peut-être vaut-il mieux que je reste sur mes gardes ! 
Ce n'est pas que notre chauffeur soit en proie au sommeil, bien au contraire. Quelle énergie il déploie à sciemment décrocher à gauche à tout bout de champ, le plus souvent pour constater qu'il y a bien un véhicule qui arrive en face.
Impossible de le raisonner. Nadine a bien essayé, mais pour toute réponse on obtient chaque fois la même rengaine :
"My mame Is Vassili - I love you", ce qui dans sa bouche signifie :
"Ne me parlez pas, de toute façon je n'y comprends rien. Vous pouvez me dire ce que vous voulez, moi je fonce. Plus vite j'en aurai fini avec vous, plus vite je serai rentré !".
Vassili est visiblement payé à la tâche. Son but est de nous déposer le plus tôt possible, quel qu'en soit le risque, pour enchaîner ensuite sur une autre mission, probablement plus arrosée.
Alberto rajoute encore une couche à la tension générale. Il vient d'apprendre par SMS que le manager de Sophie Hunger, pour qui il enregistre dès dimanche, ne lui laissera que quelques petites heures de répit à son retour d'Estonie, avant de repartir tôt le matin pour la Belgique. Notre vie de musicien est ainsi faite qu'il est souvent pénible de jongler entre des semaines de désœuvrement total et des périodes de coup de feu trop intenses. Cette fois au moins, c'est déjà ça, il a pu récupérer ses cymbales à Tallin. La semaine dernière, à Nantes, Nadine a dû lui en louer de toute urgence, elles étaient restées bloquées à Cointrin…
Après quelques demandes, tant verbales que gestuelles, Vassili consent à faire une petite pause cigarette-café. Nous nous arrêtons vingt minutes sur le bord de la route.
Au milieu de rien, quelque part entre le long rouleau monotone de bitume et la forêt immense, une poignée de voitures sont parquées devant une petite buvette qui ne paie pas de mine. A l'intérieur on sert des cafés et des plats chauds. Il y a une sorte de bar avec de la nourriture chauffée au bain-marie, de la musique des années quatre-vingt, une peinture fade et quelques tables dépareillées. Dehors un type dans une vieille caravane vend des saucisses et de la viande à profusion. Son étalage de victuailles est beau à voir. C'est un festival étonnant de formes et de couleurs les plus variées. Les prix sont incroyables : un repas de goulash-soup russe coûte 1,5 € et le kilo de rôti de porc cuit moins de 6 € !
Mais pas le temps de traîner, à mi-clope Vassili est déjà aux commandes, prêt à partir. Nous reprenons la route pour une bonne heure encore. 
Le paysage jusque-là bien lassant prend peu à peu de l'allure. Après des heures de routes tracées au lance-flammes à travers d'interminables forêts de pins et de bouleaux, si l'on excepte quelques ravissantes cigognes en balade, des reliefs variés apparaissent maintenant, avec de jolies collines, de la verdure, et plusieurs petits lacs plutôt charmants. De temps en temps une maison de bois aux couleurs vives laisse à penser qu'il y a bien de la vie par ici. Il est déjà plus de 20 heures lorsque enfin Vassili nous dépose devant l'imposante silhouette du Pühajärve Spa & Holiday Resort Hotel.
C'est gros et solennel, c'est du mastoc ! Bien que le tout ait été récemment remis au goût du jour, l'édifice devait déjà être là du temps du bloc de l'Est. Je l'imagine conçu pour offrir aux fonctionnaires privilégiés de l'ancien régime les bienfaits thalassothérapiques promis en échange d'une carrière de bons et loyaux services rendus au parti.
Erik, qui adore l'eau, surtout lorsqu'elle est froide, est probablement déjà dans la piscine alors que je n'ai pas encore reçu les clefs de ma chambre.
Mike, notre agent pour les Pays-Bas, et son collègue Jurgen, qui ont décidément toujours le sourire aux lèvres, nous retrouvent dans le lobby. Ce sont eux qui ont signé le contrat du concert de demain. Ils sont venus sur place nous assister, et voir un peu de quoi a l'air ce mystérieux Leigo Lake Festival qui a tenu à nous faire venir de si loin. Mike est un papa tout neuf de quelques mois à peine, et il nous avoue que ce petit voyage, synonyme d'un peu de repos, tombe à point nommé. 
Comme l'indique l'inscription du lourd porte-clefs que l'on m'a confié, je cherche la chambre numéro 210. Je ne la trouve que péniblement au fond d'un long couloir triste et uniforme. L'alignement de portes vert-délavé éclairées au néon me rappelle les couloirs d'une prison ou d'une caserne. Ma chambre est bizarrement située entre la 217 et la 212… 
L'intérieur est sobre, fonctionnel; ça sent l'encaustique et les produits de nettoyage généreusement utilisés.
Nous passons une soirée agréable et passablement arrosée, réunis sur la terrasse du restaurant de l'hôtel, face à un lac plein de charme et une horde de moustiques voraces. Mike fête son anniversaire ce soir et il apparait difficile de ne pas célébrer dignement l'occasion.
Pas évident de trouver le sommeil après cela, malgré une journée de voyage plutôt conséquente : premier rendez-vous à huit heures à la gare, petite heure de train pour rejoindre l'aéroport, deux heures d'attente et de contrôle, trois heures d'avion pour Helsinki, deux petites heures d'attente, quarante minutes de vol pour Tallin, puis les fameuses trois heures du pénible épisode Vassili-I-love-you…
 
 
Vendredi 8 août, 10 heures du matin.
 
Le vieux sage à la barque de sagex...
 
Nous quittons l'hôtel pour rejoindre le site du festival. Quinze minutes de route à contresens de ce que nous avons fait la veille, puis le bus vire à droite. On part en rase campagne, sur un simple chemin de terre. Il y a des collines, des bois, des petits lacs et des champs sauvages. Nous roulons en pleine nature, avec quelques rares maisons éparses, mais vraiment pas grand monde.
J'ai regardé la carte ce matin. Nous sommes déjà bien au nord, tout près de la Russie ! A peine trois cents kilomètres nous séparent de St-Petersbourg. C'est sûr, en hiver il doit y avoir des ours par ici, peut-être même des loups. 
Puis, au sortir d'une petite forêt, nous débouchons sur une large clairière où un magnifique lac apparaît à notre droite. L'ambiance a changé d'un coup. Ce n'est plus simplement la nature et son charme qui opèrent. Une onde sereine et envoûtante, presque religieuse, répand sa zenitude tout autour de nous. Au beau milieu du lac repose une scène flottante, élégante et majestueuse. Un peu comme si un vaisseau mystérieux venu d'ailleurs s'était installé ici par hasard. Plusieurs pans de toits, sortes de voilures de toile légère aux silhouettes fines et fragiles, rappelant quelque délicate construction japonaise, se dressent dos à dos au dessus du vaisseau fantôme en direction du ciel, d'autres plongent vers le bas. On dirait les ailes d'un petit groupe d'oiseaux prêts à s'envoler.
Alors qu'il a fait plutôt moche, couvert et même pluvieux depuis hier, comme partout en Europe en ce moment, ici il fait grand beau et chaud.
Ce site est une réelle féerie.
Notre bus continue sa route quelques centaines de mètres encore, gravit une petite colline et nous dépose au sommet, devant la porte d'une demeure qui me fait penser à une vaste bergerie soigneusement retapée. 
L'accueil est réservé mais chaleureux. Les gens sont discrets, un peu timides, peut-être simplement respectueux. Il règne une ambiance particulière faite d'activité et de calme à la fois. Une foule de jeunes s'affairent aux derniers préparatifs. J'apprends qu'ils viennent du monde entier et sont tous volontaires. Le festival commence ce soir mais tout n'est pas encore fin prêt. Pourtant deux mille personnes sont attendues dans quelques heures seulement !
Ici, pas de sponsor à l'américaine, rien, seulement la nature, quelques baraques en bois, des bottes de pailles pour délimiter les accès, et des toiles de tissus beiges pour ombrager les bars anonymes.
De là où nous nous trouvons, le point de vue est magnifique. Sur le flanc sud de la colline, en contrebas, baigne un autre lac où une seconde scène flotte à quelques mètres du bord, adossée à deux grands arbres sortis des eaux. J'apprends que la première scène est destinée à accueillir des orchestres classiques, la seconde est mieux équipée pour la musique électrifiée. La colline au centre des deux lacs fait office de gradin pour accueillir le public. 
Je vois d'en haut un Rhodes et une paire d'amplis guitare qui m'attendent. Pas de doute, c'est là que nous allons jouer.
Une petite passerelle de bois usé permet de rejoindre la scène. L'équipe technique est à la fois calme et efficace. Deux qualités qui vont rarement de pair dans un festival. 
Nous nous installons avec la ferme volonté de ne rien devoir déplacer entre le sound-check et le concert. Alberto, Christophe et moi choisissons de nous mettre à l'arrière sur une sorte de podium légèrement surélevé, laissant le devant de la scène, dont le plancher n'est composé que d'une seule couche de bois fatiguée par des ans, aux autres artistes de la soirée. Erik, pourtant réticent à l'idée de reculer, est soudain convaincu par la brusque rupture d'une planche laissant apparaître l'eau du lac pas bien loin sous ses pieds. 
Contrairement à l'avant-scène, le matériel mis à notre disposition est en très bon état. Le Rhodes n'a besoin que d'un petit réglage, Alberto peut choisir entre deux batteries de qualité, Christophe est tout de suite ravi de son gros Ampeg à gros son, et Salvatore a encore une fois fait très fort, lui qui déteste les tables de mixage digitales a obtenu une 
immense table analogique, installée en façade uniquement pour notre concert ! 
Nadine, dont le travail est de toujours anticiper le pire est pleinement rassurée.
Seules quelques guêpes virevoltantes et désagréablement curieuses viennent troubler la quiétude de notre installation. Mais là, même Nadine ne peut rien faire. 
Pendant ce temps, derrière nous, un vieil homme aux cheveux blanc flotte sur le lac, assis en tailleur comme un vieux sage indien, sur un simple plateau de sagex. Tranquillement, il quadrille le lac de part en part et dépose à la surface de l'eau de petits objets flottants. 
Sur la berge, à droite, une apparition d'une blondeur angélique vêtue d'une robe blanche immaculée – mais peut-être commence t-il à faire ici un peu trop chaud - manipule des tuyaux bien étranges reliés à de grosses bonbonnes qui ressemblent fort à des bonbonnes de gaz. Derrière nous, de l'autre côté du lac, une foule de jeunes enthousiastes découpent énergiquement du bois à la hache, dénudent de grands troncs de bouleaux et répandent de la paille un peu partout sur le sol. Espacés de quelques dizaines de mètres, nous apercevons au loin plusieurs tas de bois d'où s'échappe une fumée mystérieuse...
Nous continuons notre installation. Alberto, Christophe et moi nous laissons même aller à jouer un peu plus que de coutume, simplement pour le plaisir. Le son est très bon sur scène et nous le sentons résonner jusqu'au haut de la colline. Le personnel technique, d'habitude si pressé de nous voir quitter la scène et laisser la place au groupe suivant, ne montre aucune impatience. 
Les conditions sont réellement prometteuses pour ce soir. 
Nadine nous emmène ensuite dans la maison au haut de la colline prendre possession de notre loge. Du dehors on dirait une simple bergerie réaménagée en maison d'habitation, mais l'intérieur est étonnamment vaste. C'est tout simplement magnifique. 
Notre loge est une belle pièce chaleureuse, avec une table de taille à nourrir un big-band. Il y fait frais et bon. Partout les bois anciens et les vieilles poutres noircies côtoient des murs aux pierres apparentes patinées par le temps. De très grandes pièces, avec au sol de larges dalles de pierres gris sombre aux formes irrégulières, abritent une petite collection depianos plus tout jeunes. Dans le corridor central trône un harmonium majestueux, bien malheureusement fermé à clef. De la belle musique a assurément dû résonner entre ces murs au fil du temps. Partout des tentures de laine épaisses et de larges cheminées témoignent d'hivers longs et glacés.
Il est des demeures où le vécu imprègne chaque pierre, chaque matériau, chaque objet avec force, au point de ressurgir du passé à peine on y pose le regard. Pénétrer dans cette maison est un voyage émouvant dans le temps et la vie de ceux qui ont fréquenté ces lieux jadis. 
Nous sortons ensuite devant la maison, manger le repas concocté par l'équipe du festival. 
Nous sommes en plein soleil, tout au haut de la colline et il fait vraiment chaud. C'est autre chose que les températures de chez nous par cet été pourri.
Croyant à une garniture au fromage, je mange malencontreusement le plat destiné à cette pauvre Nadine, végétarienne fidèle parmi les fidèles. J'en suis extrêmement gêné. En quelques minutes, les cuisiniers font leur possible pour apaiser ma conscience. Nadine ne manifeste heureusement aucune impatience, son appétit a bien meilleur caractère que le 
mien. 
Un bus arrive et décharge une cargaison de jeunes filles blondes, de véritables elfes aux cheveux blancs. Elles viennent s'asseoir à une table à quelques mètres à peine et mangent en nous tournant le dos. Bien alignées, leurs silhouettes éblouissantes se détachent du paysage, avec en arrière plan le lac, notre scène et plus loin les colonnes de fumées qui
s'épaississent sérieusement. Les rayons vifs du soleil forment autour de leurs têtes une sorte de halo de lumière réverbérant, un peu comme des anges dans un rêve ou dans un film fantastique.
Mais le ballet sans pudeur des guêpes, décidément perspicaces et très intéressées par notre repas, nous ramène froidement à la réalité. Alberto est tout particulièrement visé. C'en est trop pour lui. Il perd son calme et part manger un peu plus loin à l'ombre. La propension de ces insectes à s'attarder plus volontiers vers ceux que cela agace est vraiment étonnante. 
Les gens d'ici, calmes et sereins, sont d'ailleurs pour la plupart épargnés. 
 
Le repas terminé, nous reprenons la route de l'hôtel. 
Christophe, sujet à je ne sais quelle lubie, - serait-ce l'effet du vin rouge, un Malbec argentin plutôt bien chargé pour un repas ensoleillé, ou de la subite apparition de cette procession de blondes sorties d'un conte de fées -, me pique par surprise ma place habituelle dans le bus. Il en profite en plus pour desceller la poignée latérale de gauche, d'un geste dont la virilité n'a d'égal que son jeu de basse lorsqu'il enclenche l'overdrive. 
Certains d'entre nous passent leur après-midi de libre à tester les divers accommodements sportifs de l'hôtel, ping-pong, natation, tour du lac à vélo, d'autres préfèrent se reposer dans leur chambre, et récupérer de leur médiocre nuit. Ce qui sera mon cas.
 
A 19 heures, lorsque nous reprenons le bus, Christophe me rend généreusement, et en toute amitié, ma place originelle dûment customisée…
Nous arrivons sur le site du festival par un autre chemin, tout aussi sauvage que celui du matin. Alors que rien ne le laisse penser, - ni routes embouteillées, ni service d'ordre stressant, ni parking bondé, - il y a déjà passablement de monde sur place. L'ambiance est détendue, familiale. Nous rencontrons Sergei, un géant que le quartet a connu il y a plus de vingt ans lors d'une tournée en Russie. Il est venu spécialement de Biélorussie pour ce 
festival, sans savoir que nous allions y jouer.
Nous mangeons au frais à l'intérieur, servis à la grande table de notre loge, des légumes et du poisson aux herbes cuits au four, un excellent repas comme à la maison, alors que nous parviennent de l'extérieur quelques bribes du premier concert de la soirée.
 
Durant l'heure qui précède le concert je me détends dehors, derrière la "bergerie", installé seul à une grande table qui fait face à un autre pan de la colline, complètement désert et sauvage. Je dois probablement être dans une zone de repos réservée VIP, mais difficile d'en être certain, ici rien n'est signalé et il n'y a aucun service d'ordre visible. Qu'importe, l'ambiance est magique, et le calme absolu du paysage instantanément contagieux.
Quelques minutes avant le concert, le vieux sage à la barque de sagex vient silencieusement s'installer à ma table. Il me regarde sans dire un mot.
Plus tard il échange avec Mike et Jurgen quelques propos dans un allemand impeccable sur le festival et sur la météo chanceuse, avant de s'éloigner et disparaître comme il était venu. 
J'apprendrai après son départ qu'il est à la fois le fondateur du festival et le propriétaire des lieux.
Le Leigo Lake Music Festival en est à sa dix-septième édition. Il a été créé dans la foulée de la chute du bloc de l'est, par ce monsieur du nom de Tönu Tamm. Cet original, fervent des grands espaces des steppes de Sibérie, est venu s'installer ici dans les années soixante, après avoir échangé son appartement de la ville contre le petit cottage où nous nous trouvons. 
Passionné depuis toujours par les lacs, il a rapidement commencé à étudier la possibilité d'en créer artificiellement sur son domaine. 
Lors de la période qui suivit l'indépendance du pays, en 1991, il devint possible d'acquérir des terres privatisées en échanges de coupons – sorte de titres de valeur - issus de l'ancienne époque soviétique. Tönu Tamm en a profité pour étendre graduellement sa propriété à quelques deux-cent-cinquante hectares. Il y a construit au fil des ans pas moins 
de quatorze lacs artificiels dont le plus grand mesure environ dix hectares. C'est sur celui ci qu'il a installé sa première scène flottante, afin de donner naissance à sa deuxième passion, la musique.
Depuis plusieurs années, la programmation musicale est gérée par sa fille Tilu. Monsieur Tamm s'occupant exclusivement de l'aspect visuel des spectacles. 
A l'instant où je vois ce petit monsieur à la chevelure blanche s'éloigner en silence, je suis loin de me douter de ce qui va suivre. Je ne le sais pas encore, mais Tönu Tamm a une troisième passion, au moins aussi démesurée que les deux premières…
Le gouvernement estonien a eu le fin nez de lui offrir ces malheureux hectares de terres sauvage en échange de quelques coupons. En le cantonnant à son petit terrain de jeu privé, il a ainsi probablement épargné l'humanité de l'un des plus grands pyromanes potentiels de notre temps !
 
Nous commençons notre concert peu avant 21 heures alors qu'il fait encore jour.
Comme prévu le son est très bon. Le public, avide, réceptif mais serein, répond à sa manière dès les premières notes. Nous n'avons droit ici à aucun des signes d'excitation ostentatoire pratiqués dans la plupart des festivals d'été, un lien s'est simplement créé entre tous et le plaisir est là, sans bruit et gesticulation inutile. 
Derrière nous, à mesure que nous avançons dans le spectacle et que la nuit s'installe, Tönu Tamm, qui a rejoint sa barque de sagex, arpente le lac de long en large, avec ses gestes lents et calmes. Et dans son sillage des bougies s'allument par centaines, par magie, par enchantement. Avec lui le lac se réveille. Il se lève et vient prendre part à la fête, scintillant, mystérieux, envoûtant.
Nous quittons la scène, médusés, sans trop comprendre ce que nous venons de vivre. Le concert est terminé mais le charme est loin d'être rompu. Une fois la petite passerelle franchie, les gens du public nous abordent au bas de la colline avec des yeux émerveillés où se reflètent toujours les lumières vives des bougies flottantes. Nous remontons jusqu'à la bergerie, nous frayant un chemin entre la foule aux regards émus. 
Lorsque nous rejoignons la loge, un feu de cheminée a été allumé pour notre accueil. La chaleur des flammes et leur reflet rouge et or sur les parois de pierre imprègnent la pièce d'une atmosphère enveloppante, prolongeant merveilleusement ce rare moment de grâce et de bonheur total.
Un peu plus tard, Erik doit nous quitter car il part cette nuit même pour Tunis où il répète demain déjà. La plupart d'entre nous, complètement captivés par le moment présent, ne le voient pas s'en aller.
Sortis devant la bergerie, face à la scène, nous assistons médusés à la fin du dernier spectacle. Sur scène, le généreux duo accordéon – batterie qui nous a succédé, secondé par une armada d'informatique préprogrammée, scande une sorte de pop-techno aux effets grandiloquents. 
Derrière eux, - et c'est là que réellement les choses sérieuses se passent -, le lac bouillonne sous l'impulsion du vieux sage à la barque de sagex et de ses fidèles lieutenants qui arpentent la rive opposée. Dans la nuit noire, le lac s'échauffe peu à peu, rougit, prend flamme et finalement explose de partout ! 
Alors qu'une gerbe de lucky-balloons montent dans le ciel danser tranquillement tout près des nuages, en face sur l'autre berge, bien deux cents mètres derrière la scène, un anneau de flammes jaillit du centre, puis contourne et encercle rapidement le lac. On aperçoit de loin les silhouettes des volontaires qui s'activent dans tous les sens torche à la main.
Puis c'est maintenant le tour des bonbonnes de gaz et des tuyaux mystérieux d'entrer en scène. Des grands jets de flammes vermeils jaillissent avec éclat de la surface de l'eau.
Le feu, la fumée et l'eau se mélangent bien au-delà des rives du lac. C'est comme si le ciel, et l'eau, et la terre tout autour, s'étaient donnés la main et dansaient ensemble dans un bal effréné où les matières se fondent et ne font qu'une.
A ce moment, tout en haut, dominant le spectacle, la pleine lune se réveille et se mêle à la danse. Dans un final éblouissant, convoquée pour l'occasion par le maître de cérémonie, elle entame un curieux jeu de cache-cache avec les nuages. Alors sur la berge, les grands pics dressés vers le ciel s'embrasent à leur tour, projetant violemment leurs flammes effilées, comme pour mieux la rejoindre, l'effleurer, la toucher. 
 
A la fin du concert le public reste un long moment immobile, abasourdi, puis applaudit avec le calme, la retenue et la densité qui siérait à un concert classique de musique sacrée. 
Puis, en quelques minutes, il n'y a plus grand monde sur la colline et autour de la bergerie. 
Tout s'est passé comme dans un rêve. Le public a quitté les lieux aussi mystérieusement qu'il y est venu.
Quelques brasiers hésitants persistent au loin, et du lac encore fumant montent vers le ciel des nuées gris-bleu qui viennent se joindre à l'ombre des nuages. 
 
De retour dans notre loge, nous tentons de commenter ce à quoi nous venons d'assister.
Nous sommes interrompu par Erik qui nous appelle de l'hôtel en riant. Il a oublié son sac d'effets dans la loge et nous demande de le lui rapporter rapidement, car une voiture et quatre heures de route l'attendent pour Riga, première étape de son périple vers le sud.
Nous faisons nos adieux touchants à Tilu, dont le visage et l'étreinte chaleureuse témoignent d'une émotion sincère. Il semble que nous soyons le premier groupe "international" à venir dans son festival. Nous lui assurons avoir pleinement partagé son bonheur, et ne pouvons que la remercier sincèrement de nous avoir invité. 
Sur le chemin du retour, Alberto pousse un cri où se mélangent effroi et jubilation enfantine. Il tente de nous montrer du doigt quelque chose à la lisière du bois. Il a cru voir un loup filer dans la lumière des phares. 
Le chauffeur rectifie rapidement, probablement un petit chien, sans plus.
 
Arrivés dans le lobby de l'hôtel, nous retrouvons Erik dans un état second. Les quelques bières de la soirée ont rendu ce garçon sensible bien hilare. 
Mais la bière n'y est pour rien dans son oubli de tout à l'heure. Erik est un tête en l'air pur jus, un doux rêveur comme on en rencontre rarement. 
Il joue de la trompette comme un poète, et dans la vie il en va de même. 
On ne compte plus ses oublis et ses gaffes. Comme un soir ou, avant de monter sur la scène d'un grand festival, il resta de longues minutes à faire attendre son public, dans l'incapacité totale de retrouver son instrument; ou encore lorsque, étonné du peu de son qu'il parvenait à produire, il se décida à démonter sa trompette et à la nettoyer, - geste qu'il ne pratique que rarement -, pour y trouver une pièce de monnaie d'une taille consistante bloquée au plus mauvais endroit ! 
Il y a quelques années, chose d'apparence impossible au commun des mortels, il a même réussi à prendre le mauvais avion pour la bonne destination. Alors que tout l'aéroport était en émoi, et que l'on bloquait le bon avion pour en extraire ses bagages de soute, - sans parler du sang d'encre de notre pauvre manager -, il n'y a qu'Erik à ne s'être rendu compte de rien !
Nous le laissons partir dans la nuit estonienne, son sac d'effet à la main et le rire aux lèvres, à la recherche du grand sud, pour sa prochaine aventure en solo par delà la Méditerranée.
Avec les escales de ces prochaines heures prévues à Riga et Frankfort, notre manager qui l'attend à Tunis dès demain midi a de fortes chances de passer une matinée éprouvante. 
 
Mike et Jurgen, décidément en pleine santé, nous lancent avec un enthousiasme solide une une proposition d'after au bar, que la plupart d'entre nous déclinent amicalement. 
La soirée a été suffisamment riche en émotions de qualité, aucun besoin de diluer tout cela dans la banalité d'un filtre alcoolisé.
 
 
Samedi 9 août, 10 heures du matin.
 
Rien ne compte vraiment…
 
Nous quittons l'hôtel sous une pluie diluvienne, avec une pensée émue pour Tilu et Tönu Tamm, dont le festival se poursuit ce soir.
Dans le bus, ce n'est pas Vassili qui est au volant, ce que personne ne regrettera. Nadine n'est probablement pas étrangère à ce changement de pilote. 
Nous faisons une petite halte à mi chemin, dans une station-service où je ne peux que recommander à tout un chacun de venir spécialement se refaire un stock d'essuie-glaces et de gants de jardin, respectivement 6 € et 0.85 € la paire. Pour les amateurs de café, en revanche, il vaut mieux s'abstenir… 
A l'aéroport de Tallin je craque pour une goulash-soup à 2 €. Ce sera ma seule erreur de parcours. Une erreur qui se rappellera à mon souvenir de longues heures encore après mon retour en Suisse. 
Le petit avion à hélices de Tallin est toujours aussi bruyant. 
A Helsinki il fait toujours 28 degrés, comme à l'aller, et comme nulle part dans nos contrées. 
Notre vol pour Genève est en over-booking et l'on craint un instant de ne pas pouvoir prendre place à bord. Mais Nadine entre encore une fois en scène avec succès.
Arrivés à Cointrin, il fait un temps de chien. 
C'était prévu.
Les cymbales d'Alberto ne sont pas au rendez-vous du carrousel des bagages, restées encore un peu dans ces pays du nord où il fait si bon et si chaud.
C'était prévisible…
Le pauvre joue de malchance. Il va devoir perdre un temps fou en paperasses, alors qu'il n'a à peine que quelques heures de repos en Suisse avant de repartir. 
Nadine reste sagement avec lui pour que les démarches soient faites au mieux. 
Christophe nous quitte et rentre chez lui par delà le Salève.
Salvatore et moi prenons le train pour Lausanne. 
Il fait carrément froid. Le paysage est triste. 
Quel été de merde. 
 
Mais rien ne compte vraiment de tout cela. 
A l'image des cymbales d'Alberto, nous avons encore tous la tête ailleurs, quelque part perdus au milieu de la nature sauvage, quelque part là où les lumières du lac de feu brillent pour longtemps au fond des yeux. 

Benoît Corboz
Vendredi 15 Février 2013
Carnet de notes germaniques

Membres de l'expédition :
Erik Truffaz, Marcello Giuliani, Marc Erbetta, Benoît Corboz : Le Quartet
Anna Aaron : Chant
Salvatore Dardano : Sonorisation
Marcel Dousse : Tour Manager

 

Tüebingen, Allemagne, nuit du 15 au 16 février 2013.

Il est près d'une heure du matin, on vient d'arriver à l'hôtel.

Super gig ce soir, petite salle chaleureuse et bien remplie, 250 personnes vraiment attentives et conquises. Un premier concert plein de bonnes surprises.

Durant cette semaine de tournée germano-autrichienne nous tournons en bus. On peut donc se permettre d’utiliser notre propre backline : batterie, amplis, Piano électrique Rhodes Fender... Ça nous change des récentes dates en Israël et de la tournée en Espagne de la semaine dernière où l'on ne pouvait prendre avec nous que le strict minimum pour cause de voyages en avion. À ce jeu-là, on ne sait jamais sur quoi l’on peut tomber. Lutter parfois toute la soirée contre un instrument capricieux ou des amplis défectueux devient lassant.
Cette fois c'est le grand confort, plus besoin de forcer le trait : retrouver nos instruments, batteries et claviers personnels, nous permet de laisser l'espace et les nuances s'exprimer naturellement, sans effort.

Le petit piano droit du club, au son fluet et mal accordé, ne m'inspirait guère au premier contact, pourtant son charme a magistralement opéré, et la petitesse du son m'a autorisé à charger les accords comme aucun piano de concert à gros son ne me l'aurait permis.

Un vrai concert de club comme nous n’en avons plus fait depuis longtemps. Anna nous rejoint en milieu de deuxième set pour quatre chansons dont une magistrale version de "Blow Away". Ça sonne redoutablement chaud et rond. Avec la vieille batterie Hayman de Marc et la basse de Marcello, un modèle particulier équipé de micros Thunderbird qu'il a reçu le matin même, il y a des chevaux sous le capot.
Un son énorme, pas besoin de mettre plein gaz, même à petit régime se dégage déjà une réelle impression de puissance sereine et envoûtante.
On commence maintenant à sérieusement démonter les morceaux du dernier disque. C'est bien, ne plus trop respecter les formes convenues ouvre la porte aux imprévus et offre à ces titres une réelle nouvelle vie sur scène.

Une bonne nuit de sommeil, si tout va bien, et demain départ pour l'Autriche.
Innsbruck notre prochaine halte, 350 kilomètres de route, avec le même type de petit bus Mercos que nous utilisions déjà en 2012 en Europe. En revanche la nuit de demain et la nuit suivante, fini l'hôtel, nous voyagerons en Nightliner grand luxe entre Innsbruck, Vienne et Koblenz. Kilomètres obligent on roulera de nuit dans un autocar équipé de couchettes, toilettes, kitchenette et salon vidéo, avec 2 chauffeurs pour se relayer. Tandis que Marcel, notre chauffeur-tour-manager, aura de son côté deux jours pour se rendre tranquillement à Koblenz au volant du petit bus.

 

16 février, 13h30, quelque part entre Stuttgart et Innsbruck.

Une heure et demie d'embouteillages sur l'autoroute, c'est à peine plus que le lot quotidien en Allemagne. 350 kilomètres à ce rythme, notre timing va être un peu court. Erik nous gratifie d'une de ses pensées mémorables : "Vu comme ça roule mal dans ce pays, on comprend mieux pourquoi les Allemands ne limitent pas la vitesse sur les autoroutes". Marcello peste contre les sièges du bus qui mettent à mal son dos sensible. Une heure plus tard les bouchons reprennent. Quel monde sur la route ! On réalise alors que pour les gens normaux c'est le jour des grands départs en vacances ... La tuile ! 
On décide de quitter l'autoroute pour un itinéraire alternatif dans l'espoir de limiter les dégâts. Petites routes bucoliques et collines blanches de neige se perdent dans le ciel gris clair. On longe des pistes de ski pour débutants où s'activent foules d'enfants enthousiastes aux tenues multicolores. Ambiance gaie et familiale, ça ne roule pas vite, encore 125 kilomètres à parcourir… 

Je m'isole une bonne heure avec mes écouteurs et un podcast d'une émission sur les pionniers de la radio. À peine quelques minutes et je pique un somme.

À mon réveil il est 16 heures 30, on est en pleine montagne, il neige fort et nous n'avons avancé que de 40 kilomètres ... Bref ce n'est pas ce soir que nous peaufinerons des détails lors du sound-check.

 

Innsbruck, plus tard vers minuit.

Nous sortons de scène très satisfaits.

Public jeune et éveillé, salle pleine, ambiance très chaude qui rappelle presque les ambiances de salles à public debout. On est ici dans une ville universitaire avec une très grosse proportion d'étudiants et ça se sent dès les premières notes. Plusieurs morceaux au piano acoustique, un Steinway B en pleine possession de ses moyens qui réagit au quart de tour. Les pianos se suivent et ne se ressemblent pas, ce soir du punch et de la dynamique, moins de charme, mais ça fonctionne aussi très bien.

Une heure plus tard nous prenons nos quartiers dans le fameux Nightliner qui par erreur nous attend déjà depuis la veille. Douze places à bord pour six passagers, sièges en cuir, petit salon vidéo à l’arrière : question confort ça s'annonce plutôt bien.

Nous prenons congé de notre cher et brave Marcel qui part seul de son côté avec le petit bus. Rendez-vous dans deux jours à Koblenz.

 

17 février, 10 heures du matin.

Dans ces autocars à couchettes, bercé par le ronronnement rassurant du moteur, on s'endort très facilement, mais c'est un repos très particulier car chaque changement de rythme de conduite nous extirpe de nos rêves pour quelques secondes. Une nuit de sommeil saucissonné en multiples tranches de quelques minutes. Les rêves n’ont que peu de chances de s’envoler…

Depuis un bon moment déjà le bus est stationné moteur allumé sur une aire de repos. Etrangement ce manque de variation et de mouvement me réveille. Je sors de ma petite couchette et parle au chauffeur. Nous sommes aux portes de Vienne avec une grosse marge d'avance puisque le rendez-vous au club n'est qu'à 16 heures. Le chauffeur préfère attendre ici car il pense ne pas trouver de place adéquate pour son autocar en ville. C’est bien dommage, j'aurais préféré avoir quelques heures pour visiter Vienne ...

16 heures 30, arrivée au club, le Porgy&Bess, magnifique !, à l'allure d'ancien cinéma tout de cuir rouge vêtu, parterre et balcon à l'Italienne, plusieurs bars et petits salons. Un club qui a de la bouteille, du vécu, une âme riche de tous ceux qui sont passés ici avant nous. Tout ici est impeccable, efficace, on sent que c'est une affaire qui marche : plus de 330 concerts par année nous dit fièrement le directeur. Sur scène un immense piano Fazioli aux graves incroyables m'attend. Sa taille massive rend notre installation difficile, quelques marchandages avec les autres musiciens s'imposent ... Erik nous dit, avec l’air de celui qui sait, qu'ici c’est sûr, il faudra jouer très jazz, pour rester dans l'esprit des habitudes du club. Une consigne que nous nous empresserons de ne pas respecter le soir venu !

20 heures 30, le club est bondé, 350 personnes de tous âges nous entourent de haut en bas, attentives et ravies. Le concert décolle vite et ne retombera jamais. Bon son, beau concert, bon public et belle salle, que demander de mieux !

Plus tard dans la nuit, confortablement allongé sur ma couchette alors que nous traversons l’Autriche, je me remémore le scénario du concert, morceau après morceau, les accidents, les surprises, l'enthousiasme des gens, histoire de m'accrocher encore un peu à ce moment de vie riche et fulgurant. Bien avant la fin du premier set, le doux roulis du Nightliner m'emporte rapidement dans les profondeurs mystérieuses de la nuit.

 

18 février, midi.

Nous arrivons à destination.
Koblenz, à nouveau l’Allemagne, plus de 800 kilomètres parcourus. Le moral des troupes est au beau fixe, mais Erik et moi avons malheureusement chopé une sacrée crève.

Perdu au milieu de petits pavillons de banlieue, le CafeHahn où nous jouons ce soir est inaccessible pour notre gros autocar. Nous retrouvons donc Marcel sur un parking pour transférer le matériel.

A mi-chemin entre le centre de loisirs et la salle de bal de village, le CafeHahn est pourtant une véritable institution. Sur les murs de la salle de belles photos dédicacées retracent des décennies de programmation : Maynard Fergusson , Abdullah Ibrahim, Randy Brecker, Marcus Miller, Joe Zawinul, Gil Scott-Heron, Carla Bley, Spyro Gira, Roy Hargrove, Madeleine Peyroux, John Scofield, Luther Allison, Mike Stern, Richie Havens, Freddie Hubbard, Dave Brubeck, ... Un palmarès pour le moins étonnant !

 

19 février, midi.

Petite séance photo avec le directeur des lieux, très content de notre concert de la veille, puis départ pour Cologne.

Peu de route à faire aujourd'hui et par chance pas de bouchon. Marc exulte lorsqu'un bolide vrombissant nous dépasse à vive allure : "Enfin une Porsche qui fonce, ça c'est de l'Allemagne comme je l'aime !"

Arrivée à Cologne, peu avant 14 heures. Hôtel luxueux, lit grand confort. Pour un après-midi destiné à soigner ma crève voilà qui est fort à propos. Par la baie vitrée de ma chambre du dixième étage, une ville grise, immense, morne et triste se fond dans la brume. Encore une cité d'Allemagne où les édifices antérieurs à la première moitié du siècle dernier sont bien rares. Les bombardements alliés n'ont visiblement pas fait dans le détail…

Le soir, superbe concert dans une salle pleine et un public debout à la fin du spectacle. Les nouveaux morceaux continuent à évoluer chaque fois un peu plus, ça commence à prendre vraiment forme. Erik est salement malade, il rentre immédiatement se coucher à l'hôtel une fois le concert terminé.

 

20 février.

Nous quittons Cologne pour Hannover. La ville apparaît ce matin sous une lumière plus chaleureuse. La brume d'hier a laissé place à un joli ciel bleu et l'on aperçoit quelques arbres et un peu de verdure par endroits. Malgré cela la ville garde l'apparence d'un dédale infini de constructions sans âme. Au loin d'immenses cheminées crachent inlassablement leurs jets de fumée grise.

Pour Erik malheureusement ça ne s'arrange pas. Lui qui se soigne d'habitude avec des trucs homéopathiques a passé la matinée dans une clinique qui pour l’occasion l’a converti aux antibiotiques ! Moi je traîne encore ma crève, je vais passer la journée en mode réserve, à carburer au Paracetamol. Pourvu que ça ne s'aggrave pas.

 

21 février, midi.

Sortie de Hannover, direction Berlin, notre dernière étape.

Embouteillage monstre ce matin, déjà une bonne heure perdue. Le pire est qu'avec le moteur au ralenti le chauffage du bus perd tous ses moyens et nous abandonne à nos pieds gelés.

J'ai douloureusement cohabité toute la nuit avec ma fièvre, Erik est sous un mix anti-inflammatoires - antibiotiques, et ce matin Marcello et sa sinusite toute neuve viennent se joindre au bataillon des éclopés.

Le concert d'hier était très particulier. Club mythique depuis des décennies - Count Basie lui-même a joué ici ! - le minuscule caveau du Hannover Jazz Club et son généreux public de connaisseurs nous accueillent avec ferveur. La scène est lilliputienne, je dois enjamber une table pleine de bières pour y accéder. La promiscuité est totale et nous jouons véritablement nez à nez avec les spectateurs.

Erik, dont l'état de santé nous a longtemps laissé dans l'incertitude quant à la tenue du concert du soir, nous a prévenu : si l'effet de son médicament s'estompe, il ne pourra plus jouer car la douleur deviendra trop forte.

L'ambiguïté entre cette incertitude et la communion d'enthousiasme du public qui nous entoure de si près nous plonge dans une énergie étrange.

Ce sera un concert tout de finesse et de fragilité, un peu comme lorsque l'entourage au chevet d'un grand malade parle avec une voix douce et précautionneuse.

 

21h45, Kreuzberg Festsaal, Berlin.

Quatre à cinq cents personnes attendent debout dans la pénombre de cette salle rock pur jus. Pas de piano acoustique ce soir, l'ambiance n'est pas à la romance, ce sera électrique de bout en bout. En bas dans les loges Marcello grelotte, grosse crise de fièvre. La scène est prête depuis quelques minutes déjà, la tension monte d'un cran, on ne peut plus attendre, c'est le moment d'y aller.

Le concert démarre fort et dense avec le long crescendo de "El Tiempo de la Revolucion". On sent la sono vrombir dans la salle. Le public réagit très bien. Les morceaux s'enchaînent coup sur coup. Pas de doute, même avec 3 membres du groupe diminués sur quatre, notre machine tient encore sacrément bien la route.

Fin de concert vers minuit, avec un rappel de plus de 20 minutes.
La salle se vide lentement tandis que sur scène l’équipe technique s'active déjà au démontage.

Ce soir notre semaine germanique touche à sa fin.
Sept concerts enchaînés en sept jours, sans qu'aucun ne ressemble vraiment aux autres, le cadre, le public et la musique à chaque fois différents. Joli palmarès et belle aventure, même si plusieurs d'entre nous y ont laissé un peu de leur santé.

Demain départ à sept heures et retour au bercail en avion pour le groupe, alors que notre infatigable Marcel fera héroïquement les mille kilomètres Berlin - Lausanne seul sur la route.

Devant nous, cinq jours de répit bienvenus pour nous remettre sur pied, puis rebelotte pour encore quarante dates dans toute l'Europe d'ici fin avril.
Un beau programme, c’est sûr, à condition de savoir cette fois garder nos distances avec les microbes… 


Benoît Corboz
Mardi 30 Avril 2013
Istanbul de printemps

Membres de l'expédition :

Salvatore Dardano : Ingénieur du son
Erik Truffaz : Trompette
Marcello Giuliani : Basse
Marc Erbetta : Batterie
Benoît Corboz : Claviers

 

Mardi 30 avril

À peine rentré de notre week-end express en Pologne, nous repartons destination Istanbul, avec deux concerts à la clef.

Atterrissage en soirée pour Marc, Salvatore et moi; Marcello a pris un vol depuis Paris et nous retrouve à l'aéroport Atatürk.
Notre agent local qui devait nous accueillir et nous mener en ville n'est pas là, ce n'est qu'à moitié étonnant …
Joint par téléphone, il nous assure qu'il a fait venir un chauffeur à l’aéroport avec une pancarte à notre nom. Pourtant c’est clair, il n'y a personne sur place. Une heure d’attente plus tard un type débarque pour nous chercher. L'agent ne l'a probablement envoyé qu’après notre appel ... 

Cette semaine, saisissant l’opportunité de notre venue sur place, EMI, notre bien-aimée maison de disque, a enfin décidé de sortir le dernier album du 4tet en Turquie. A cette occasion, sollicité par quelques journalistes, Erik est déjà en ville depuis ce midi pour des interviews. Il joue d'ailleurs ce soir en invité avec le groupe de Ilhan Ersahin, un saxophoniste Turc qui est également patron du « Istanbul Nublu », le club où nous nous produirons ces deux prochains soirs.

Ici il fait chaud et moite, ça nous change du printemps de chez nous qui ne veut pas venir. Dès les premiers pas dehors c'est parti pour le grand festival, le merveilleux mariage de l'Orient et de l'Occident si particulier à cette ville. Minuit, arrivée à l'hôtel, situé dans le même immeuble que le club. Quel monde, quelle faune, quel bruit !

Au sous-sol, le club, archi-bondé, sorte de minuscule couloir le long d'un bar surplombé d'un balcon sur toute sa longueur. J'aperçois difficilement Erik tant il y a du monde sur scène, je devine trois cuivres, basse, batterie et percussions. La musique est totalement hystérique, le public aussi !

Au rez-de-chaussée, le café, dont les clients sont pour moitié sortis fumer dans la rue, à quelques centaines de mètres du Galata Bridge.
Et en dessus du café, les huit étages d’un hôtel luxueux qui tremblent sous l’effet des vibrations furieuses provenant de la cave !

Nous déposons nos bagages dans nos chambres et nous retrouvons quelques minutes plus tard au café. Quelle ambiance, quelle agitation !

Soudain, à notre plus grand étonnement, Robert Glasper lui-même, sorti de nulle part, traverse le café puis descend le petit escalier qui mène au club. Quelques minutes plus tard c'est la jam et un solo de Fender Rhodes traverse avec majesté le mur de son ... 
L'hôtel tremblera jusqu'au petit matin. Difficile de trouver le sommeil dans ces conditions.

 

Mercredi 1er mai.

Jour de la fête du travail, ici comme ailleurs la plupart des magasins restent fermés. Manifestation géante depuis ce matin à la place Taksim, le quartier entier est bloqué par la police anti-émeute, ça ne rigole pas.

Nous avons quartier libre jusqu'à 18 heures. Il fait beau et très chaud.

Je dois renoncer à me rendre chez mon petit coiffeur habituel plus haut sur la colline car il se situe en pleine zone interdite. Une simple échoppe pour autochtones comme je les aime, sans chichi ni photo de mode, une denrée si rare dans nos villes occidentales « modernes ». Je trouve par bonheur un autre coiffeur du même type à cinquante mètres à peine de notre hôtel, le seul commerce de la rue qui ne soit pas fermé, une chance. À l'intérieur du minuscule salon, la radio diffuse des tubes au son des années quatre-vingt dont les halos de reverb se mélangent étrangement aux bruits venus de la rue et au chant lointain d'un muezzin. Je me délecte de cette ambiance surréaliste. Le coiffeur est heureux, avec moi c'est sûr, il va faire une affaire. Ce type manipule ses ciseaux comme un virtuose : cinq, six ou sept gestes claquent dans le vide entre chaque coupe, et je regrette de ne pouvoir enregistrer les rythmes vifs émis par ses gesticulations enthousiastes.

Une heure plus tard, la tête toute neuve, je m'offre un après-midi de flânerie le long des petites rues piétonnes. Mêlés à la masse de touristes, les gens d'ici déambulent tranquillement car c'est jour de congé pour beaucoup. Le contraste avec ceux qui travaillent encore donne à cette journée une saveur étrange. Du haut de son balcon une dame remonte péniblement son panier à linge à l'aide d'une corde.  Une impressionnante troupe de CRS locaux bloque l'accès de plusieurs rues qui mènent à la place Taksim. A côté d'eux un vieil homme dépenaillé fouille avec frénésie dans un gros sac poubelle. Un peu plus tard je longe un quartier entier totalement incendié dont les carcasses d'immeubles écroulées servent de décharge publique depuis probablement longtemps. En arrière plan, de l'autre côté de la Corne d'or, trônent les silhouettes majestueuses des grandes mosquées.

Je redescends vers l'eau et commence un large tour en empruntant les deux grands ponts du centre ville. Sur l’autre rive, même ce jour de congé, la ville grouille d'agitation. De partout ça court, ça crie, ça gesticule, ça vend et ça achète à tour de bras. Pliés en deux, des porteurs traversent la foule à contresens avec sur le dos des ballots de plus d'un mètre cube. D'autres tirent de vétustes brouettes transportant des piles de cartons dont l'équilibre est un affront aux lois les plus élémentaires de la pesanteur. C'est un chaos organisé que les gens de chez moi seraient bien incapables de maîtriser. Une merveilleuse machine à Tinguely lancée à plein gaz avec ses cliquetis, ses accrocs et son lot de surprises à chaque engrenage.

Presque trois heures de marche solitaire au milieu de tous, dans cette mégapole d’un autre monde, c'est un pied géant !, un cadeau que m'offre mon activité de musicien baroudeur dont je ne suis pas prêt de me lasser.

Retour à l'hôtel et petite sieste. Sound-check à 18 heures dans un club toujours aussi minuscule et étriqué que la veille. Je vais devoir me contenter de jouer au pied de la scène, définitivement trop petite pour accueillir mes instruments. Question technique c'est vraiment limite et Salvatore qui bataille avec le peu de matériel existant a la mine des mauvais jours. Déjà il y a 6 mois, au Nublu de New-York, tenu par le même patron Turc, l'endroit sentait la galère à plein nez, pas de scène, pas de lumière, pas de matériel, et pourtant, heureux hasard de la vie, cette organisation de bric et de broc nous a offert trois jours intenses et magnifiques.

Pendant que Salvatore lutte avec le câblage du sous-sol, nous remontons prendre le frais quelques minutes à la terrasse du café et tombons sur un couple de Genevois frontaliers en villégiature stambouliote. Ils nous abordent, ce sont de vrais fans qui nous avouent avoir fait il y a 3 semaines le voyage jusqu’à Paris pour nous voir à l'Olympia ! Quel n'est pas leur étonnement, eux qui nous ont vu en vedette dans une grande salle, d'apprendre que nous allons jouer ici dans cette cave minuscule. Nous les convions à venir nous retrouver ce soir.

Plus tard nous sommes invités à manger à la terrasse du 9ème étage de l'immeuble. La nuit est tombée sur le Bosphore et la Corne d'or, le spectacle est grandiose. 

 

Le soir, peu avant 23 heures.

Le premier set doit bientôt commencer. À notre grand désappointement la salle est presque vide. Nous tergiversons un bon quart d'heure puis nous nous décidons à commencer devant une audience d'une trentaine de personnes seulement. La musique est plutôt bonne mais l'assistance étrange. Dans le maigre public, une grande proportion de filles qui se trémoussent comme à la disco tout en papotant bruyamment avec leurs copines. Le deuxième set sera du même acabit. Certains parmi nous ont du plaisir à jouer, d'autres restent vraiment déçus de cette faible affluence.
Ces dernières années, chaque fois que le quartet s'est produit à Istanbul, il y a toujours eu trois à quatre-cents personnes au minimum, et cette fois en comparaison c'est vraiment la tasse ...  Probablement les conséquences du système promotionnel du club, essentiellement composé d'un gribouillis à la craie sur une ardoise disposée à l'intérieur du bistrot, technique plat du jour en quelque sorte, car à part dans la cage d'ascenseur de l'hôtel, nous n'avons vu d'affiches nulle part. Encore une plaisanterie de notre agent local qui s'est déjà souvent distingué de la sorte par le passé... Il n'empêche que le contraste avec la folie de la veille est cruel. À la décharge de notre amour-propre, il est vrai que le patron saxophoniste est très populaire ici, et que la veille était une veille de jour férié, ce qui n'est plus le cas ce soir, demain les gens travaillent... Malheureusement pour nous, on apprend qu'un club de foot local jouera jeudi soir un important match Européen. Pour autant que nos fourchettes commerciales soient quelque peu communes, l'affluence risque d'être encore plus pauvre...

 

Jeudi 2 mai.

Nous apprenons vers midi que nous devons changer d'hôtel pour notre dernière nuit ici. Encore une filouterie de notre agent car le nouvel hôtel est sans aucune comparaison avec le précédent : Un véritable repaire pour brigand blessé dans un épisode de Starsky & Hutch : chambre pour deux, serrure des toilettes grippée, aucun confort, poussière partout et odeur âcre de renfermé, ... Bien sûr l'agent est inatteignable.

Ce séjour commence à avoir un petit arrière-goût de galère …

Je laisse notre dévoué manager Laurent régler ceci depuis la Suisse et pars passer quelques heures en bateau sur le Bosphore. Il fait grand beau, la vue est magnifique et j'oublie bien vite nos problèmes de logement.  

Dans des conditions fort différentes, je me rappelle avoir déjà pris ici il y a quelques années ce genre de bateau pour me rendre en face, du côté Asiatique de la mer de Marmara. C'était au soleil couchant, un soir de novembre 2005. Un bateau bondé à craquer avec pour moitié des gens calmes qui rentraient du travail et d'autres totalement surexcités qui allaient voir le match Turquie - Suisse. Bien que l'ambiance soit plutôt bon enfant à bord, la petite expédition que nous formions, moi et trois autres acolytes supporters insouciants, tentait de ne pas trop se faire remarquer. C'était un match à élimination directe dont l'enjeu vital pour les deux équipes sentait vilainement le soufre, et nous n’avions bien sûr pas fait le voyage pour supporter l'équipe locale ...

La suite fut épique. Au milieu d’une mer de monde, mal aiguillé par l'organisation défectueuse et la panique générale aux abords d'un stade encore en plein chantier, nous avions failli rejoindre par erreur le coin des supporters Turcs les plus fanatiques. Par chance et pour notre survie un policier nous rattrapa pour nous réorienter ailleurs.

Le match fut terrible, la tension immense, un champ de bataille, une véritable ambiance de guerre. L'horreur !  

La Suisse, étonnement victorieuse au match aller, pouvait se satisfaire d'une défaite par deux buts d'écart si elle réussissait à en marquer ne serait-ce qu'un.
Ce fut un match au scénario digne des pires films à suspense, qui, au plus grand malheur des soixante-mille supporters locaux vit la Suisse ne s'incliner que sur un score de quatre à deux, privant ainsi la Turquie d'une présence aux prochains championnats du monde, drame national pour beaucoup, discrète jubilation pour moi et mes amis.
Le dépit et la colère d'un peuple chauffé à bloc fut immense. Une bagarre générale s'ensuivit jusque dans les vestiaires des joueurs !

L'idée d'un retour en bateau était à oublier, nous aurions à coup sûr terminé notre existence de supporter bienheureux au fond de la mer de Marmara.
Nous avons pu finalement regagner notre hôtel par la route, plusieurs heures après la fin du match, réfugiés dans un car de supporters valaisans escorté par un escadron de policiers courageux, sous les huées d'une population turque ivre de rage et de tristesse, prête à prendre d’assaut notre véhicule à chaque carrefour de la route du retour !

Mais revenons à ce bel après-midi de mai 2013.

De retour à quai, je quitte le bateau et me promène un moment dans les petites ruelles voisines. Je traverse le marché aux épices, remonte vers Sainte Sophie et la Grande Mosquée, puis longe la grande rue du tram. L'idée me vient de tenter de retrouver mes compagnons partis plus tôt dans l'après-midi fumer le narguilé. Depuis plusieurs années ils se rendent à chaque fois dans la même échoppe, un lieu magique et hors du temps où ils m'ont déjà emmené il y a 18 mois lors de notre dernière venue. 

Pas très sûr de retrouver ma route, je tâtonne un peu. Je sais que la dernière fois j’étais venu par un tout autre chemin et j'échafaude dans ma tête un savant plan de diagonales et de tangentes que j'espère bien voir se croiser dans la réalité. Je dois mettre à contribution une mémoire douteuse et un sens de l'orientation que je sais particulièrement défectueux, pourtant je garde espoir. 

Après une bonne demi-heure de recherche, je retrouve l'endroit, tel que dans mes souvenirs, étonnant et mystérieux, caché au fond d'un petit passage sombre bordant quelques vieilles tombes, derniers vestiges d'un cimetière d'une autre époque. Je débouche sur une cour intérieure délicieusement ombragée, aménagée en petits compartiments, comme des petits salons, séparés par de légères cloisons de croisillons en bois et de larges bancs ornés de coussins bariolés. Suspendus aux murs d’enceinte centenaires, plusieurs rangées de lampes multicolores, quelques tentures et de nombreux tapis habillent chaleureusement les lieux. Au centre de la cour, le ruissellement apaisant d’une petite fontaine diffuse tout autour son énergie fraîche et sereine. Les clients, seuls ou en petits groupes, fument la shisha locale en sirotant un thé parfumé dans un silence et un recueillement presque religieux,  bercés par les bouffées de fumée douce et tiède, les yeux perdus dans leur méditation contemplative. 
En une ronde discrète et tranquille, des serveurs d'un autre âge viennent régulièrement remettre quelques braises de charbon au sommet des grandes pipes de verre multicolores. 

Véritable oasis de calme et de fraîcheur au milieu de la ville bouillante, quel contraste avec le brouhaha de la grande rue marchande à quelques mètres seulement.

Je parcours rapidement les lieux du regard, mais mes amis sont déjà partis...

 

19 heures, retour au club.

Encore une bonne heure de tergiversations et je retrouve une chambre digne de ce nom dans un hôtel voisin. Le reste du groupe a baissé les bras et se satisfait du boui-boui de l'après-midi.

Un peu plus tard nous apprenons que les gens de EMI Turquie n'ont placé que cinq-cents albums en magasin, cinq à six fois moins que le nombre attendu, et que ces maladroits se sont retrouvés en rupture de stock dès le premier jour, la veille de notre arrivée.  Décidément, deux concerts sans aucune promotion et quelques interviews inutiles pour accompagner une sortie de disque bâclée, le bilan professionnel de notre séjour ici s'annonce fort mitigé.

 

23 heures.

Ce soir la salle se remplit bien, l’ambiance est nettement plus prometteuse que la veille. Le concert démarre très fort.

Le son, malgré des conditions techniques toujours étriquées, reste certes sauvage et brut, mais prend maintenant une étonnante ampleur. Le public très chaud réagit au quart de tour et ne nous lâche pas durant deux sets riches et intenses.

Peu avant 2 heures du matin, le concert se termine en apothéose sur un "Lost In Bogota" furieusement endiablé.
 

La pression redescend lentement tandis qu'une nuée de visages radieux quitte la salle et rejoint la rue, sourire aux lèvres et rêves dans les yeux, pour s'évaporer tranquillement dans la moiteur de la nuit stambouliote.

Magnifique soirée et c'est tant mieux. Je n'aurai pas voulu me résoudre à quitter cette ville magique avec comme seules satisfactions quelques agréables promenades touristiques et une coupe de cheveux …


Benoît Corboz
Mercredi 2 Octobre 2013
Bilan carbone inavouable

Membres de l'expédition :

Marc Erbetta : Batterie et bonne humeur
Erik Truffaz : Trompette et rêves
Christophe Chambet : Bonheur et basse électrique
Benoît Corboz : Claviers et petits soucis de management.

 

Mercredi 2 octobre 2013

Son Saxophone briqué comme un sou neuf fièrement érigé tel une figure de proue à l'avant de l'autobus, la programmation musicale diffusée ostensiblement plein pot sur son système Karaoké surdimensionné, notre chauffeur a tout du mélomane effréné dont le grand plaisir est d'imposer à ses passagers toute la pleine mesure de sa passion. Pour nous ça tombe plutôt mal, avec déjà vingt heures de voyage dans les pattes, un peu de silence ne nous aurait pas déplu.

Mais il regorge d'enthousiasme ce type, et à chaque fois qu'il enchaîne un nouveau tube sur sa sono gueulante, il lance à notre endroit un large et généreux sourire qui étincelle dans le rétroviseur. Un problème d'étanchéité du système de climatisation nous gratifie en plus d'une sifflante persistante fort désagréable, quel boucan !

C'est un peu dommage, nous venons de débarquer dans ce monde d'ailleurs et nous aurions aimé déguster cette découverte plus calmement.

Le vieil autocar vert, où les sièges bruns usés côtoient de nombreux rideaux de dentelle violette défraichie, s'en va gaillardement en chantant fort sur la route flambant neuve qui vient de l'aéroport.

Nous contournons Séoul dont nous apercevons quelques vagues silhouettes de gratte-ciel sur notre droite. Tout autour de grandes étendues marécageuses nous séparent de la mer. Sur certaines pousse une sorte d'herbe rouge étrange au milieu de sables mouvants, on croirait voir une autre planète. Au loin une multitude de collines verdoyantes viennent enrichir un panorama totalement déconcertant.

Je repense un moment à notre itinéraire Aeroflot Genève - Moscou - Séoul, en particulier au deuxième vol à la trajectoire en forme d'hommage : Moscou - Nijni-Novgorod - Omsk - Novossibirsk - Tomsk - Krasnoïarsk - Irkoutsk, le périple entier de Michel Strigoff réalisé en à peine six heures ! Virage au sud pour survoler un peu plus tard Ulan Bator, très très loin sur la gauche Vladivostok, devant nous le désert de Gobi, immense, puis Pékin, dont on voit bien les fumées des usines des alentours qui se répandent dans l'atmosphère comme de gros nuages gris.

L'autoroute est déjà plus petite maintenant. Il y a encore des péages de loin en loin mais ça ressemble plus à une simple route. Erik n'y tient plus, il se lève et va demander au chauffeur d'arrêter la musique. Le gars coupe le son sans pourtant rien perdre de son sourire enthousiaste.

Peu à peu nous pénétrons un enchevêtrement de collines à la végétation luxuriante.

Entre les collines, des vallons, des rivières et des routes, des chemins parfois, et d'innombrables ponts, des ponts en bois, en métal, en béton; des ponts à l'abandon, en construction, des ponts flambant neufs, partout les ponts surplombent de nombreux cours d'eau au milieu d'une forêt dense à mi-chemin entre la brousse tropicale et quelque chose plus de chez nous. De temps en temps quelques rizières lorsque le relief le permet.

Lors de l'accueil à l'aéroport, Miss Park, notre guide sur place, toute jeune fille déléguée par le festival pour veiller sur nous durant ce court séjour, nous a prédit 1h30 de route jusqu'à l'hôtel. C'était sans prendre en compte la bonne demi-heure de tergiversations nécessaire pour trouver le bon bus, le deuxième groupe de Portugais et leur chanteuse du Cap-Vert à amener dans un autre hôtel, et les trajets fantaisistes empruntés par notre chauffeur : chemins variés de bitume ou de terre, agrémenté de nombreux tournés-sur-route sur terrains vagues lorsque visiblement les embranchements choisis n'étaient pas les bons !

Quatre heures plus tard nous arrivons à bon port, un gigantesque hôtel et complexe sportif - sorte de parc d'attraction pour la jet-set locale - avec golf l'été et ski l'hiver, lac artificiel, restaurants, piscines, jacuzzi et massages en toutes saisons. Un endroit totalement improbable, une sorte de Las -Vegas fake, immense zone VIP implantée au milieu de nulle part. Ce sera notre lieu de résidence pour ces deux nuits Coréennes.

Conjoncture oblige, nous sommes venus ici sans tour-manager et, pour l'occasion, c'est à moi qu'incombent diverses tâches administratives dont nous n'avons pas pour habitude de nous soucier : passeports, billets d'avion, check-in, gestion des suppléments bagages, et, last but not least, obtenir le plus rapidement possible sur place le règlement du solde du cachet ainsi qu'une petite somme en monnaie locale pour nos dépenses courantes. Dès les premiers contacts à l'aéroport avec Miss Park, je réalise que cette opération ne sera pas aussi aisée que prévu. Miss Park, dont on m'avait dit qu'elle parle le français - en effet elle en connaît trois mots - n'est au courant d'aucune remise d'argent, et Miss Ha, la responsable du festival qui devait nous accueillir à l'hôtel avec l'argent - dont je réaliserai le lendemain qu'elle pratique un anglais au moins équivalent au français de Miss Park - se gardera bien d'y faire une quelconque apparition.

Vu l'absence de miss Ha je parlemente durement avec Miss Park pour qu'elle se rende au festival chercher les sommes d'argent convenues. Elle me promet de revenir dans quarante minutes. Elle sabotera ainsi ma sieste à son retour pour ne me rapporter deux heures plus tard que la petite somme de monnaie locale ...

Le soir au restaurant nous commandons tous sur conseil d'Erik le fameux Bibimbap Coréen. Erik nous assure que c'est un plat excellent et très copieux, avec riz, sauces, légumes, bouillons et beaucoup de boeuf, idéal pour notre seul véritable repas de la journée. Pas de chance le Bibimbap local est végétarien. Marc n'apprécie que moyennement ... Moi je me dis que ce repas du soir léger aura au moins l’avantage de ne pas perturber un sommeil bien mérité …

Une fois couché, une troupe de jeunes enthousiastes locaux nous gratifie de nombreux hurlements jusque tard dans la nuit.

 

Jeudi 3 octobre

Après un petit déjeuner suivi d'une tentative de sieste pour compenser le manque de sommeil de ces deux derniers jours, départ pour le Jarasum international Jazz festival, un open-air où nous jouons à 18 heures sur la scène principale. Autre autobus, autre chauffeur, pas de musique cette fois, mais nous avons tout de même droit à quelques tournés-sur-route.

Le site du festival est magnifique, aux abords d'une petite ville, une immense étendue plane bordée d'une rivière, et, au centre de la rivière, une île avec au centre la grande scène où nous allons jouer, le tout entouré de ces fameuses collines boisées coréennes.

Dans l'espace back-stage je rencontre enfin Miss Ha, visiblement totalement aux fraises, et je comprends vite, malgré mes connaissances de coréen très sommaires, que je n'aurai pas mes sous avant la fin du sound-check.

La scène est immense, et l'étendue de verdure devant nous doit bien pouvoir accueillir entre 10000 et 20000 personnes !

Nous croisons les autres artistes programmés ce soir après nous : Abdullah Ibrahim en piano solo puis Lee Ritenour & friends, avec entre autres Harvey Mason à la batterie, ni plus ni moins un dieu vivant aux yeux de Marc !

Nous sommes arrivés beaucoup trop tôt, Lee termine son sound-check et Abdullah est à peine installé au piano qu'une subite rafale de vent décroche les points d'attache arrières de l'immense bâche noire qui abrite la scène. La bâche, tel un grand spi de plus de 30 mètres sur 30 s'envole dans un vacarme épouvantable, pivote sur nos têtes, un peu comme le toit rétractable d'une voiture décapotable malencontreusement actionné à pleine vitesse, pour finalement rester suspendue dans les airs en ondulant bruyamment de longues minutes devant la scène.

Les techniciens restent très calmes, le stage manager monte seul au haut de l'infrastructure métallique et décroche habilement la gigantesque voile qui va se déposer élégamment un peu plus loin sur la verdure.

Abdullah parti se réfugier sur le côté peut regagner sagement son piano.

Quelques minutes plus tard c'est notre tour. Les réglages de son sont efficaces et de qualité, l'équipe technique très attentionnée et compétente, un peu à la japonaise : beaucoup de monde, chacun sa fonction, ça va vite.

L'ambiance en back-stage est très sympathique, avec pour chaque groupe sa roulotte mais un catering commun où tout le monde se croise.

Je n'oublie pas de retrouver Miss Ha qui, malgré quelques balbutiements indistincts, n’a cette fois plus d'arguments à m'opposer pour éviter de me régler notre dû.

Nous jouons à 18 heures, après un premier groupe local, juste avant le feu d'artifice qui doit célébrer le dixième anniversaire du festival. De prime-abord nous ne sommes pas enchantés de cet horaire, et comme nous ne sommes programmés que pour 50 minutes, nous pestons un peu contre notre manager Laurent de n'avoir pas su nous obtenir mieux.

18 heures, le concert commence, alors que derrière la scène le soleil est déjà presque couché. Devant nous, une gigantesque foule passionnée est là pour nous accueillir avec un enthousiasme incroyable. Erik, devenu un vieux briscard de ces manifestations mastodontes, gère la scène et le choix des morceaux avec maestria.

La musique est dense, ça sonne gros, très gros. Telle une marée humaine, les immenses clameurs sorties du public après certains solos me donnent l'impression d'être un footballeur qui a marqué plusieurs goals dans un match décisif, et je dois avouer que cette sensation me plaît beaucoup.

Nous sortons de scène sous les acclamations après 55 minutes de grande intensité.

Il fait nuit maintenant et ce passage du jour à la nuit durant le concert, nous offre la délicieuse sensation d'avoir embarqué notre public pour un voyage d'un monde vers un autre. En fin de compte cet horaire de programmation est une bénédiction. Nous avons tous une pensée émue pour Laurent, notre manager, qui a su viser juste.

De retour en back-stage, certains d'entre nous sont immédiatement réquisitionnés pour une séance de signature de disques d'une bonne demi-heure organisée à la mode asiatique - les nombreux candidats-volontaires sont parqués sagement dans une file d'attente comme à l'aéroport - tandis que d'autres sont attendus derrière la scène pour affaires.

Christophe, qui a anticipé cette expédition coréenne en contactant un luthier local dont les basses, introuvables en Europe, le font rêver depuis fort longtemps a rendez-vous avec le fondateur de la marque. Le luthier lui apporte une Moollon P.

classic Sonic Blue, le modèle et la couleur qu’il affectionne.

Christophe l'essaie, n'en croit pas ses doigts, ses yeux et ses oreilles et demande Mr Moollon comment procéder s'il veut en acquérir une en Europe. Sur quoi il s'entend rétorquer : « Vous êtes musicien, bassiste, prenez simplement cette basse avec vous et jouez-la, contentez-vous de m'envoyer de temps à autre quelques photos ! »

Christophe le quittera, extrêmement ému, avec en poche la basse, un coffre flightcase pour le retour en avion et 2 pédales d'effets de sa conception. Plutôt réussi comme tentative d'endorsement !

Je pars dans la foule assister au feu d'artifice anniversaire puis au début du concert solo d'Abdullah Ibrahim. Impossible de faire dix mètres sans être accroché par des fans surexcités, et, tout comme en Crimée dix jours plus tôt, les séances de photos improvisées s'enchaînent les unes après les autres.

Plus tard nous croisons le directeur du festival, la réplique exacte de M. Mitsuhirato dans le Lotus Bleu. Il nous assure que nous avons joué devant pas moins de 100'000 personnes ! Soit il est d'un enthousiasme totalement incompatible avec la gestion budgétaire qu'un tel festival impose, soit son anglais est du niveau de celui de Miss Ha, car, malgré le peu d'expérience que nous avons de ce type d'open-air, notre pronostic tournerait plutôt autour des 10'000 - 15'000. (Harvey Mason n'aura lui aucun scrupule à annoncer 100'000 personnes sur sa page Facebook ...)

Nous savourons l'ambiance du festival et des backstage encore une bonne heure puis, sous l'impulsion d'une Miss Park bien impatiente, notre chauffeur nous conduit dans la petite ville voisine pour aller manger. Le parcours est assez long pour sortir du vaste site du festival et nous croisons encore de nombreux fans qui nous reconnaissent à travers les vitres du bus.

Arrivé en ville, le chauffeur nous dépose au croisement de deux rues d'un quartier simple et populaire, devant un petit restaurant qui n'a rien d'un attrape-touristes.

Bien vu Miss Park.

C'est la première et seule ville que nous visiterons durant notre séjour, il y a là quelque chose de pittoresque et totalement dépaysant.

Le chauffeur ne quitte pas son bus, qu'il ira garer une rue plus loin en laissant le moteur allumé. Miss Park qui n'a pas daigné manger avec nous hier soir nous accompagne cette fois-ci.

Des animaux marins à l'allure improbable sont en exposition dans deux aquariums à gauche de l'entrée du restaurant; nous porterons plutôt notre dévolu sur un barbecue Coréen de canard et de porc dont le modus operandi emprunte beaucoup à notre très chère fondue. Les braises ardentes sont déposées dans un couvercle percé au centre d'une table ronde. La viande est grillée à même le couvercle et chacun gère la cuisson à sa manière. Une dizaine de petits bols aux saveurs qui interpellent sont déposées autour du couvercle. Il y a du pimenté, du salé, du doux, et du bizarre. Cette fois encore c'est le seul véritable repas de la journée. Sous l'impulsion de quelques verres de saké et d'un Marc en pleine possession de ses moyens, nous commandons une deuxième portion que mon estomac regrettera toute la nuit. En sortant du restaurant, pendant que certains prennent le temps de fumer une cigarette, je pars seul faire le tour du pâté de maison. C'est un autre monde. La rue baigne dans une pénombre douce imprégnée d'une étrange mélopée, fruit du mélange des sons de nombreux téléviseurs allumés derrière les volets des fenêtres des étages. Les lumières fatiguées de quelques épiceries de quartier qui ne ferment jamais éclairent comme elles le peuvent les silhouettes de rares passants à la démarche hésitante. Est-ce la fatigue, la pénombre, les émotions ou le saké, j’évite de peu quelques poubelles pleines à raz-bord qui se dressent à plusieurs reprises sur mon chemin.

De retour à l'hôtel-sport-resort, nous convenons avec Miss Park de convoquer le chauffeur pour le lendemain 8 heures, tous nous ayant certifié que deux heures sont suffisantes pour rejoindre l'aéroport.

Les jeunes enthousiastes de la veille en remettent une sérieuse couche cette nuit. Ils tiennent la forme les bougres, cette fois ce sont des cris et des hurlements jusqu'à cinq heures du matin, avant de céder la place aux jardiniers du golf et au ballet de leurs tondeuses à gazon ... Entre les bruits et mon canard qui ne passe pas, je ne ferme quasiment pas l'oeil de la nuit.

 

4 octobre, 8 heures.

La température a subitement baissé ce matin et les collines aux alentours émergent péniblement d'une brume épaisse.

Nous sommes presque tous là, dehors, devant l'autocar vert de notre vieille connaissance le mélomane souriant, étonnés de l'absence de Miss Park.

Après un quart d'heure dans le froid, une personne de l'organisation du festival dont la mission est de s'occuper de Abdullah Ibrahim vient nous avertir que Miss Park ne nous escortera pas aujourd'hui car elle doit aller chercher Madeleine Peyroux dans un autre aéroport. Bon.

Quelques minutes plus tard une Miss Park décoiffée et aux habits mal ajustés fait une apparition éclair. A peine un regard, un petit signe de la main en guise d'adieux émouvants et elle saute rapidement dans un taxi venu la chercher. Bon.

Nous restons là, à attendre encore, sans comprendre vraiment de qui se passe, mais avec la pensée récurrente que, si ce chauffeur a mis quatre heures à l'aller et qu'il a été prévu 2 heures pour le retour, il ne vaudrait mieux pas trop tarder.

A 8h30 un groupe de musiciens sud-américains débarque alors dans le bus et c'est le signal du départ, enfin !

Un des musiciens est assis à l'arrière prêt de nous; Érik commence à converser avec lui en anglais. L’homme se présente, et à notre grande surprise il s'agit de Hugo Fattoruso, un pianiste Uruguayen que Erik et moi connaissons fort bien pour avoir joué ensemble au festival de Montreux, sur la mythique scène du casino en 1987.

Hugo est un pianiste magnifique, un surdoué qui a accompagné tous les plus grands chanteurs d'Amérique du Sud depuis bientôt cinquante ans. Quel hasard de la vie que de se croiser ainsi après 26 ans !

Ces retrouvailles chaleureuses réchauffent subitement l'atmosphère dans le bus et notre chauffeur en profite pour envoyer la musique à fond !

La sanction est quasi immédiate. Le sang de Erik ne fait qu'un tour. Assis tout à l'arrière, il se lève et traverse d'une traite le couloir central pour demander au type de stopper net ses chansons. Le gars un peu frustré se rabattra sur la diffusion muette d'un documentaire animalier. Hugo nous explique qu'il est très frustré car lui et son groupe sont venus de Montevideo pour se retrouver à jouer sur une des scènes gratuites du festival devant à peine 100 personnes ...

Quel monde étrange que le nôtre, celui des saltimbanques contemporains, à vadrouiller de par le monde sans jamais savoir à quelle sauce nous serons finalement mangés. Encore une fois merci, Laurent, pour la justesse de notre programmation.

 Aujourd'hui notre chauffeur a choisi un itinéraire différent mais tout aussi varié qu'à l'aller, avec raccourcis en pleine campagne, cour de ferme, terrains vagues, nombreux tournés sur route bien sûr, et même franchissement d'un col dans le brouillard, entreprise qui, au vu de la puissance de son moteur, nous apparaît bien présomptueuse.

Quel étrange pays : tout paraît très organisé, mais les mésententes, les erreurs d'horaires, les incohérences font que tout se déroule de manière chaotique et invraisemblable, sans qu'à la fin pourtant cela ne prête à conséquence, du moins pour l’instant …

 

10h30

Avec un soulagement certain l'aéroport est en vue après deux bonnes heures de suspense soutenu. Nous quittons rapidement Hugo et nous promettons fermement de nous retrouver à l'autre bout du monde dans 25 ans. Il nous reste deux heures avant la fermeture des portes, le web checking n'a pas été fait et, pas de chance, la file d'attente aux guichets Aéroflot est énorme. Pour nous ça va être très serré !

Quarante minutes plus tard la file n'a que peu avancé, la tension monte d'un bon cran.

Après encore une bonne demi-heure d’attente, l'hôtesse du desk commence à s'occuper de notre cas. Avec son uniforme au foulard de soie qui part dans tous les sens elle ressemble à un papillon. Elle est aussi jeune et zélée que lente et appliquée. Tandis qu'elle s'affaire à compter nos bagages supplémentaires, une autre hôtesse vient nous prévenir qu'il faut nous rendre sans tarder au contrôle des bagages à main. Mais nous devons encore nous acquitter de notre supplément bagages de soute. Erik, qui n’en a pas, part déjà de son côté, il a besoin d’un peu de temps pour acheter du thé.

Les cartes de crédit n'étant pas acceptées par Aéroflot sur sol coréen - on n’en est plus à une invraisemblance près - je dois me glisser dans une autre file d’attente pour aller retirer des sous à un automate. Manque de pot le menu est en Coréen, je ne peux rien faire, même pas trouver le bouton de restitution de la carte. J’attends, ça ne sort pas. Merde ! Le temps de demander à la personne derrière moi, peine perdue elle ne comprend pas un mot d’anglais, et ma carte ressort miraculeusement de cette satanée machine. J’ai des Euros sur moi, mais pas acceptés par Aéroflot bien évidemment, je vais donc plus loin à un bureau de change pour en faire des dollars, car, sachez-le ça peut toujours servir, Aéroflot aime les dollars sur sol coréen. Je reviens vers l’hôtesse du premier guichet avec mes billets et les lui tends fièrement. Elle me répond qu’elle ne veut pas de mon argent et qu’elle va tout m’expliquer quand elle aura fini de s’occuper de notre second vol. Cinq bonnes minutes plus tard elle me montre un autre guichet, bien achalandé question file d’attente, et me dit que c’est là que je dois aller payer ma surtaxe. Ça n’avance pas très vite car ils sont deux dont un chef qui vérifie systématiquement le travail de son subordonné, et les formulaires en plusieurs exemplaires doivent être remplis à la main par des employés Coréens non habitués à lire le Russe. C’est enfin notre tour, nous avons deux bagages à payer, chaque employé s’occupe en parallèle de remplir un des deux formulaires, mais comme le chef vérifie tout à la fin on ne gagne pas vraiment de temps. Très professionnelle et bienveillante, l’hôtesse qui nous avait alerté tout à l’heure nous a attendu. Elle nous guide et nous permet d’accéder au contrôle des bagages à main par une file VIP. Il ne nous reste plus qu’un quart d’heure pour passer le contrôle, prendre la navette métro qui doit nous emmener au terminal A, marcher quelques centaines de mètres de tapis-roulants et trouver le bon quai d’embarquement.

Comme à chaque fois sur l'écran du scanner, ma valise d'effets a tout d'une machine infernale. Cette fois par miracle personne n’y prend garde. Un passage séparé effets après effets comme c’est souvent le cas aurait été à coup sûr fatal. Je rejoins la gare de la navette-métro, je cours tant que je peux et attrape de justesse une navette sur le point de partir. Par la vitre déjà en mouvement je vois Marc déboucher sur le quai en courant. Trop tard, pour lui et Christophe ça va vraiment être chaud ! Je sors rapidement de la navette, monte des escalators et marche d’un pas rapide sur les tapis-roulants et je rattrape Erik qui avance d’un pas nonchalant, la tête déjà dans les nuages.

J’ai avec moi mon clavier Hammond de poche sur le dos et ma lourde valise d’effets, or je sais bien que je ne peux entrer dans l’avion avec ces deux bagages conséquents. Normalement c’est Marc qui s’occupe de ma valise lors du passage des portiques d’embarquement. Je sais que si je l’attends, et qu’il arrive au tout dernier moment, nous n’aurons que peu de chances de trouver de la place pour nos affaires dans la cabine, car tous les casiers seront déjà pleins, or dans ce cas le personnel de bord passe nos affaires en soute, ce que je ne veux absolument pas car mon matériel est trop fragile. Il est l’heure limite et nous sommes les derniers, pourtant le personnel du portique garde un air serein. Nous décidons d’entrer dans l’avion.

Erik le plus naturellement du monde prend ma valise et franchi le portique avec trois bagages, son sac à dos, ma grosse valise d’effet et son étui à trompette d’un volume conséquent lui aussi. Ça passe comme une lettre à la porte. Quel talent !

Après deux heures de stress total, je pénètre le souffle court et les habits en nage dans cet Airbus A 333 d’Aéroflot à destination de Moscou; Marc et Christophe nous rejoignent à peine quelques minutes plus tard.

Nous avons largement le temps de nous installer avec nos affaires car l’avion partira en fin de compte avec près d’une heure de retard, attente de correspondance oblige !

Je n’en peux plus. Je boucle ma ceinture, calme mon souffle, avale un stilnox et m’envole tout seul bien avant le décollage.

12 heures plus tard le vol Moscou - Genève nous apparaîtra comme une simple formalité, un peu comme si l’on avait pris l’avion de Zurich, tant les distances parcourues durant ces quatre jours furent énormes.

Dix-huit-mille-cinq-cents kilomètres pour cinquante-cinq minutes de musique, je n’ai pas fait le calcul exact mais le bilan carbone de cette expédition coréenne doit être tout simplement inavouable.


Benoît Corboz
Jeudi 12 Septembre 2013
Quelques heures en Crimée

Membres de l'expédition :

Anna Aaron : Voix
Erik Truffaz : Trompette
Christophe Chambet : Basse
Maxence Sibille : Batterie
Benoît Corboz : Claviers
Salvatore Dardano : Ingénieur du son
Marcel Dousse : Tour manager

 

Jeudi 12 septembre 2013, 23 heures 30.

Simferopol, Crimée, Ukraine.

Nous attendons nos bagages depuis déjà un certain temps dans ce petit hangar à moitié ouvert. Il fait bon et doux, avec un petit quelque chose d'exotique dans l'air.

L'ambiance est agréable et détendue, pourtant la fatigue commence gentiment à se faire sentir.

Un simple toit de tôle sur nos têtes, un petit bout de mur habillé d'affiches aux couleurs ternes et une grande barrière jaune riche d'ornements rococo nous séparent du tarmac. Sur le côté, un vieux tapis roulant métallique rouillé tourne dans le vide en grinçant.

C'est un petit aéroport de campagne au charme désuet, à l'allure étonnante, vestige de l'époque soviétique teinté d'un zeste de colonialisme africain. Déjà douze heures de voyage dans les jambes, encore deux heures de route à tenir et nous aurons enfin droit à notre premier vrai repas de la journée...

Quelques heures plus tôt, un problème technique sur notre second vol a malheureusement prolongé notre halte à Kiev. Puis, plus tard, au moment de repartir, peu avant l'armement des toboggans gonflables, prélude à la procédure de fermeture des portes, ma voisine de droite aperçoit avec effroi sa valise abandonnée au pied de l'avion. Elle se lève paniquée et parcourt le couloir en gesticulant, le visage tout rouge, tentant d'alerter chaque hôtesse désespérément.

Après plusieurs réclamations infructueuses, mon autre voisin, un grand type à l’imposante silhouette de Rugbyman prend bruyamment sa défense. Maxence, notre batteur pour l'occasion, et qui en connaît un rayon question largeur d’épaules, m'affirme que, vu sa carrure et la forme de ses oreilles, ce type doit jouer à coup sûr trois quart centre. Le ton monte subitement. La cheffe de cabine vient parlementer. Ça cause vite et fort, très fort. Pendant ce temps l'avion démarre tranquillement et abandonne sans état d'âme la valise à son triste sort.

Alors que je me remémore cet incident, de l'autre côté de la barrière jaune, une sorte de tracteur à remorques nous apporte enfin nos bagages. Le tapis roulant ne tarde pas à déglutir valises, cartons et cabas de toutes sortes. C’est la cohue tout autour pendant quelques minutes. Lorsque nous récupérons nos affaires et quittons les lieux, nous croisons près de la sortie la jeune fille à la valise orpheline, le visage hagard et les yeux humides.

Pour accéder à la rue voisine, nous devons franchir un dense cordon de chauffeurs de taxis en mal de clients, l'haleine généreusement imbibée et les yeux globuleux.

Nous déclinons leur offre car une navette nous attend pour nous mener à Koktebel, notre destination finale, sur les rives de la mer Noire.

Pas de chance, notre chauffeur ressemble fort à ses collègues de taxis. Le petit bus lui non plus n'est pas de toute première fraîcheur et la moitié des sièges n'est pas équipée de ceintures de sécurité !

Ça tombe mal car le type roule à tombeau ouvert sur une route aux reliefs de piste de brousse. Heureusement qu'il fait nuit noire et que je ne vois rien dehors. Je fais appel à ma vie intérieure pour ne pas penser au danger. Exercice difficile car ça secoue tellement que parfois ma tête s'en va cogner sans ménagement le plafond du bus.

A peine une heure et demie plus tard - le chauffeur décidément très performant a réussi à gagner 30 minutes sur le planning - nous prenons possession de nos chambres, très, très, très spacieuses. Anna vient d'ailleurs frapper à ma porte déboussolée : Elle pense qu'il doit y avoir une erreur car elle a un immense salon privatif à traverser avant de pouvoir atteindre sa chambre à coucher...

L'accueil est vraiment chaleureux. Le cuisinier du restaurant de l'hôtel est réveillé spécialement pour nous, le personnel est attentionné, le cadre est sympathique.

Le vin a un étrange goût de pruneau...

 

Vendredi matin, 13 septembre.

A mon réveil je constate que l'hôtel offre à ses clients un équipement de piscines en stéréo ! Sur la gauche, surplombant le parking, un énorme jacuzzi en plein air avec musique dansante à profusion, pas vraiment pour moi. A droite, derrière le restaurant, une magnifique piscine d'eau salée avec une série de chaises longues et de grands lits à baldaquin équipés de matelas-mousse pour se sécher et se reposer en toute quiétude; nettement plus mon style.

 

11 heures 30.

C'est bientôt l'heure du sound-check, nous quittons l'hôtel pour nous rendre au festival. Ici c'est encore l'été. Il fait beau et chaud.

Sur la route, nous croisons plein de voitures comme dans les vieux films de l'est, des Zaz, des Izh 412 et 2125 Kombi et bien sûr moult Lada. De nombreux vacanciers déambulent en short, t-shirt et nu-pieds, avec très souvent en guise de sac de plage une brique de deux litres de vin rosé dans la main; une coutume locale probablement.

La route qui mène à la mer est parsemée de constructions inachevées laissées à l'abandon. Quelques étages de briques et de béton jonchés d'une multitude de gerbes de pics d'acier dressés vers le ciel attendent la suite des travaux depuis certainement bien longtemps, en témoignage d'un projet immobilier de grande envergure victime d'un changement de conjoncture ou de politique. Tant mieux pour nous, l'endroit reste ainsi déroutant, sauvage et particulier.

Koktebel, ex-future grande station balnéaire de Crimée, très prisée par la clientèle Russe voisine. Quelques kilomètres plus à l'ouest, Yalta, un peu plus loin Sébastopol, des noms qui ne laissent pas indifférents !

Le Koktebel Jazz Festival c'est un gros truc, un open air d'une capacité de plus de 20000 personnes ! La scène est grandiose, plantée sur une plage immense, les pieds dans le sable, la mer Noire à seulement quelques mètres sur la gauche.

Derrière nous, les reliefs accidentés des collines brunes et grises avoisinantes découpent le ciel nuageux en tranches irrégulières. Beaucoup de sable, de terre aride et de roches, peu de végétation. Malgré un vent soutenu le soleil tape déjà fort.

A quelques mètres à peine, alors que nous découvrons le site avec ravissement, une jeune et jolie femme sort calmement de l'eau en tenue d'Eve ! Christophe, qui remplace Marcello à la basse, et qui s'est renseigné avant de venir, ne s'est donc pas trompé : Nous sommes bel et bien au milieu d'un gigantesque camp de nudistes ! D’ailleurs face à la scène, des centaines de corps sont là pour en témoigner, en toute simplicité.

Le sound-check se déroule sans problème, si ce n'est quelques sautes de concentration chez certains d'entre-nous. Les baigneurs viennent près de la scène nous écouter comme si c'était un concert et applaudissent à chaque bribe de morceau.

Surprise de taille de retour aux loges, nous tombons sur Siegfried en personne !

Ami de longue date du groupe, cinéaste, musicien, photographe, poly-artiste surdoué, infatigable globe-trotter-squatteur aux pieds nus et à la bouche toujours grande ouverte, il a joué la veille sur une autre scène du festival. "Mon ami tu vas pas me croire comme c'était bien je les ai tous capté c'était la folie, l'enfer mon frère je te jure." (Extrait de citation).

En quittant la scène nous sommes la proie des premiers fans - habillés cette fois - qui demandent à être pris en photos avec nous. Les gens que nous rencontrons ici, ceux de la plage, de l'hôtel et de l'organisation du festival sont tous extrêmement gentils et accueillants, et les séances photos sont visiblement un sport national elles ne cesseront vraiment que tard dans la nuit, au moment de repartir.

Un guide de l'office du tourisme local, sponsor du festival, se propose alors de nous faire visiter la région. Salvatore, Maxence, Christophe et moi acceptons l'offre. Une petite virée avant le repas n'est pas pour nous déplaire.

Après 2-3 kilomètres de route à l'intérieur des terres, nous devons quitter notre véhicule et continuer à pied. Autour de nous, le paysage est presque lunaire, mais le vent violent qui fouette quelques buissons égarés nous rappelle que nous sommes bien sur terre. Nous atteignons une sorte de promontoire, au sommet d'une falaise. A quelques mètres en contrebas, de gros rochers sculptés par l’érosion, tels des statues géantes de dieux antiques, veillent sur la vallée, sorte de cratère où repose un lac salé d'un diamètre conséquent… C'est à la fois beau et mystérieux, vide et habité, charmant et inquiétant.

Le guide se promène nonchalamment aux pieds du vide et nous invite à le rejoindre ; j'arrête de regarder, car ça me donne le vertige. Visiblement adepte des sports extrêmes, il nous propose de faire du saut en élastique ou une descente en rappel ! Il est bientôt 16 heures, la faim se fait sentir, un bon repas et une petite sieste nous semblent un programme plus adapté car nous devons ménager nos forces. Ce soir le concert commence à 21h30 et devrait se terminer vers 23h.

Comme nous devons quitter l'hôtel à 3 heures du matin pour rejoindre Simferopol et prendre notre avion du retour, la plupart d'entre nous envisagent, si l'ambiance est bonne, de rester au festival après le concert et de ne repasser à l'hôtel que pour reprendre nos affaires. Nous déclinons donc son offre poliment. Après l'inévitable séance de photos suivie d'un petit interview incongru sur les aptitudes de la région à accueillir des activités touristiques de sports extrêmes, le guide nous ramène à l'hôtel. Il est 16h30.

Un repas, une bonne sieste et quelques séances photo plus tard, sur le coup de 20 heures, une navette vient nous chercher pour nous conduire au festival. Siegfried qui n'a pas lâché Erik depuis midi se joint à notre convoi.

Le chauffeur prend cette fois une route sensiblement différente. En fait il nous amène par erreur sur une autre scène beaucoup plus petite, de l'autre côté de la ville, dans la cour de la maison du poète Volochine !

Sous l'impulsion d'un Siegfried sûr de lui - il connaît les lieux car il y a joué la veille - nous décidons de rejoindre la grande scène à pied par le front de mer, au milieu des festivaliers.

"Pas de problème je connais la route, c'est à 400 mètres à peine mon frère, même pas 10 minutes c'est sûr !" Une demi-heure plus tard nous sommes toujours à marcher perdus dans une foule agitée.

Marcel notre tour manager nous attend depuis un bon moment déjà, toujours aucune grande scène en vue ... Sacré Sig !

Des gens débarquent de tous côtés dans ce petit chemin sérieusement embouteillé qui longe la plage. Sur notre gauche, les bars, restaurants et autres attrapetouristes vomissent odeurs, clients, musiques et bruits les plus divers. C'est la fête, la kermesse, le grand bazar tout à la fois. Pour ma part j'apprécie ce moment totalement exotique et déjanté.

Anna n'est pas du même avis, mais alors pas du tout ! Elle serre les dents et presse le pas, en maudissant Siegfried.

 

22 heures, nous montons sur scène.

Vingt mille spectateurs environ - difficile d'être plus précis car c'est une jauge que nous ne pratiquons que rarement - sont là, face à nous, chaleureux, enthousiastes et pour la plupart habillés.

Erik gère la scène et le public comme un vieux briscard des stades. Maxence et Christophe assurent comme des chefs. Anna est tout simplement royale, la classe !

Rien à dire, c'est un bon gig, mais pour ma part, mon plaisir est quelque peu atténué par les infidélités du matériel que l'on m'a fourni. Pour exemple, le Fa 5 à droite de l'octave centrale reste bloqué à chaque sollicitation et il me faut penser à remonter la touche lorsque je désire la rejouer ! Difficile de jouer spontané et détendu dans ces conditions. De plus, le son sur scène, déjà pas terrible au début du concert, se désagrège au fil du temps. Rien d'étonnant car le technicien responsable des retours est en grande discussion avec son téléphone portable depuis le début du spectacle ...

Une heure trente de concert où nous enchaînons tel un groupe pop les titres les plus costauds de notre répertoire - peu de place à la dentelle et à l'intimité dans un cadre pareil - puis nous sortons de scène après un long rappel.

Comme à chaque fois dans les festivals, je dois stresser comme un fou pour dégager mon matériel de scène le plus rapidement possible.

On se retrouve ensuite un moment entre nous dans les loges pour échanger nos sensations et nous offrir quelques instants de calme propice à la décantation des émotions, instants vite troublés par l'arrivée d'un Siegfried très en verve de commentaires.

Plus tard, alors que le concert suivant, une sorte de Tom Waits Russe étonnant, a déjà commencé depuis un bon moment, je sors de la zone VIP et tente un bain de foule côté public.

Il y a vraiment une masse de monde, c'est impressionnant. Impossible de faire trois mètres sans être reconnu, arrêté, complimenté, remercié, touché, photographié.

L'enthousiasme de tous ces gens est communicatif, car à les écouter, je vibre de leur émotion et en viens à oublier mes déboires techniques. Accaparé par mes problèmes, je n'ai vraisemblablement pas réalisé l'intensité de ce que nous leur avons offert.

Nous nous laissons ainsi bercer par le souffle exquis et grisant de ce vedettariat d’exception. Si c'était tous les jours ainsi, ce serait à coup sûr moins exquis.

Christophe, Maxence, Marcel et moi restons carrément sur place jusque vers deux heures du matin. Mais même à deux heures, même déjà installés dans le bus du retour, difficile de s'en aller : Toujours des gens, encore des sourires, des discours et des séances photos !

Arrivés à l'hôtel Maxence et moi nous offrons le luxe d’un bain nocturne dans la piscine d'eau salée. Quel nectar, quelle douceur, quel cadeau du ciel !

Il fait doux et bon, l'eau est à la même température que l'air, c'est magique. Moi qui depuis toujours nage fort médiocrement, je me surprends à glisser dans l'eau comme si c'était mon élément.

Nos corps et nos pensées, enivrés de fatigue et d'émotion, lâchent la bride pour quelques minutes de divine plénitude, dans un calme et une sérénité absolue. Le grand pied !

Le temps de faire nos valises, une dernière séance photos comme promis avec les filles de la réception, et c'est reparti pour deux heures de généreuses secousses direction Simferopol Airport.

Onze heures plus tard.

 

Samedi 15, 14 heures 15.

Arrivée à Cointrin sans incident. Il pleut et il fait froid.

14 heures 40. Nous attendons cinq de nos valises depuis bien vingt minutes lorsque le carrousel numéro quatre désespérément vide s'arrête pour de bon. Il n'y a plus rien à espérer. Une déclaration à l'office des bagages perdus s'impose.

Les images du hangar exotique de Simferopol, et du visage perdu de la jeune fille à la valise me reviennent en mémoire.

A l'heure qu'il est nos affaires sont peut-être bel et bien à l'abandon quelque part sur le tarmac du Borispol International Airport de Kiev...

Petite fausse note finale, zut.


Benoît Corboz
Lire la suite...
   

Nouvel album

Being Human Being
Being Human Being

Erik Truffaz & Murcof

Newsletter

Entrez votre adresse email ci-dessous
 

Videos

Being Human - Teaser
Warhole - Teaser

Prochains concerts

22 Apr
2015
RICHARD GALLIANO WORLD PREMIERE "30th Anniversary New Musette Quartet" feat. Sylvain Luc and special guest stars Erik truffaz and Gonzalo Rubalcaba Tbilisi Concert Hall
Tbilisi - GE
TICKETS
20 Jul
2015
Carte blanche Erik Truffaz avec Richard Galliano, Sylvain Luc, Sly Johnson, Jérôme Regard et Philippe « Pipon » Garcia Marseille Jazz des cing Continents
Marseille - FR
TICKETS
29 May
2015
Erik Truffaz, Enki Bilal & Murcof
Being Human Being
L'Athena
Antibes - FR
TICKETS